Alors, je voudrais te dire, Loïc !! Ne me répond pas s’il te plaît ! Je voudrais te dire, bon, je n’ai pas toujours été une bonne mère ! Personne n’est vraiment une bonne mère, ou un bon père, c’est dans les magazines, ces trucs-là les magazines pour les femmes, tu sais bien !
Bon… Ton père… Parlonsen de ton père ! Dès qu’il a appris que j’étais enceinte, la tangente qu’il a pris, la tangente !! Tu comprends ?
Je sais que tu l’as rencontré un jour, à cause de Magali, ma sœur, ta tante, un soir où elle était soûle, elle t’a confié des trucs, je le sais, elle me l’a dit plus tard, je le sais, donc, elle t’a donné le nom et l’adresse de ce salaud ! Et tu l’as vu !!! Tu t’es déplacé pour le rencontrer !!!
Comment tu l’as trouvé ? Con, non ? Vulgaire ! Pas de conversation ! Niveau culturel zéro !
Tu l’as trouvé comment ?
Beau ? Non, c’est vrai, il est beau gosse, et c’est ce qui m’a plu chez lui quand je l’ai rencontré.
Tu as vu ses yeux ? Vertsbleus. Avec une petite tache de soleil au beau milieu.
J’ai adoré.
Enfin, je veux dire, la première fois qu’on s’est rencontré, j’ai adoré.
Sa mèche blonde, son jean 501, sa chemise blanc écru, son gilet sans manche en cuir, et sa voix…
Tu vois Loïc, sa voix !!!
C’est sa voix qui m’a séduite, le premier jour, dans ce café.
Livreur, il était.
Moi j’étais en DEUG de Lettres.
Bref ? On s’est aimé, quoi… Tu peux comprendre ça ?
Dis, Loïc, tu peux comprendre ça ?
Après des restaus, des petits restaus, hein, des crêperies, il payait toujours, ça je peux pas dire le contraire, il payait toujours.
Il m’a présenté à des potes à lui, des camionneurs, des livreurs, des dockers, des mecs gentils, grosses baraques, mais gentils. On finissait souvent à Rungis, sur le coup de cinq heures du mat’, à moitié nazes, devant un steak de 10 cm d’épaisseur, et un gros kil de rouge.
J’ai vécu ça, je t’assure ! Et avec ton père ! Ses copains à lui m’ont toujours respectée, tu vois ce que je veux dire, tu comprends au moins ?
Toujours.
Pas un geste de trop, déplacé. Jamais .
Il faut te dire que ton père avait l’œil.
Il était jaloux, raisonnablement, tu comprends, mais jaloux quand même. Je ne me laissais pas draguer, j’avais mes principes, et mon mec, c’était mon mec, enfin, ton père, tu vois…
…
Et qu’est-ce que tu lui as dit à ton père ?
Bonjour, Papa ! C’est moi, Loïc ! Je suis ton fils ! Tu m’as laissé tomber pendant vingt ans ! C’est maman qui a tout assumé, et tu es là, aujourd’hui, avec ta banane de rocker, tes rouflaquettes, tes santiags et tes tatouages ! Et tu voudrais renouer avec moi, me reconnaître ??? C’est ça ??? Me reconnaître ?
…
Tu lui as dit ça ?
Je n’en crois pas un mot.
Tu ne lui as pas dit ça, quand même !!
Non.
Tu as bouffé ta pizza, bu ton demi, tu lui as dit, « J’étais content, Papa, que tu sois là avec moi ! » Tu lui as dit des conneries comme ça, à ce gros nul ? Les yeux verts, tes yeux verts, c’est lui, c’est lui, tu le sais, c’est lui ! Tu l’as vu ! Il te ressemble, non ?
Forcément, c’est ton père.
Un coup de rein, et hop, le voilà père, ce connard ! Parce que c’est un connard, je suis obligée de te le dire ! Un vrai connard ! Macho, gros, tatoué, oui, j’ai aimé ce genre de mecs, je n’ai pas à m’en excuser … Moi l’intello, me faire saute tchac, tchac, bonjour le romantisme, dans la cabine d’un camion, oui, j’ai fait ça, mon Loïc, c’est comme ça que tu es né en fait ! J’avais des problèmes, à l’époque, je supportais pas la pilule, ce type m’a plu, je lui ai parlé de préservatifs, de capotes, quoi, il a ricané, alors, boum !
…
Tu te rends compte ?
Ta future mère dans un semi en train de se faire …
Non.
Tu ne te rends pas compte.
Tu ne peux pas, remarque.
…
Donc, je t’ai raconté, la pilule, je supportais pas, ni les ovules, ni le stérilet, ni rien, alors, forcément…
C’est pas que je regrette, non, je ne regrette pas.
Quand j’ai senti des trucs dans mon ventre, je me suis dit, ça va changer, ma vie va changer, tu vois ce que je veux dire ?
…
Tu m’écoutes, au moins ?
Dis, tu m’écoutes ?
…
Alors, ton père, ton géniteur, je l’appelle comme ça, ton géniteur, il a prétendu des trucs horribles, que je couchais à droite à gauche, alors que c’était pas vrai, Loïc, je te le jure, sur la tête de ta grandmère, je couchais pas, enfin, à part avec lui, je ne couchais pas !!!
Tu me crois ?
…
Dis, tu me crois ?
…
Mes premières douleurs, je les ai eues au ciné, avec Magali, ta tante. C’était un film avec Paul Newman, celui qui a de si beaux yeux.
J’ai pas vu la fin du film, « Luke la main froide ».
Il était beau, ce Newman ! Qu’estce qu’il était beau !!
…
Et puis, clinique.
Bon. Tu penses bien, j’avais rien préparé, ma valise avec tous ces trucs pour future maman, tout était resté à l’appart’. Magali était bourrée, comme d’habitude, tu la connais, Magali, ta tante, depuis que ce grand con de Francis l’a larguée, elle boit, elle, boit, mais tu peux pas savoir à quel point elle boit !
Bref. Elle était bourrée, et moi je perdais les eaux, et c’est moi qui ai conduit la Clio.
Jusqu’à la clinique ! Tu me crois là ?
Moi ? Je braillais en conduisant à l’aveugle, et Magali qui délirait : « Et pourquoi il m’a larguée, Francis, ce salaud, pourquoi ? »
Et moi qui perdais les eaux…
…
Ils ont été chouettes et rapides, et opérationnels, à la clinique faut dire.
Ils ont été obligés de me couper, je te raconte pas les détails, mais tu es né, tu es sorti de moi entre mes cuisses, là, tu es sorti, tout bleu, gueulard, minuscule, une crotte bleue, quoi, et la sagefemme qui roucoulait : « Quel bel enfant ! Quel beau garçon !! »
En fait, tu étais laid, Loïc, tu veux que je te dise, laid !! Immonde ! Un gros pif, les yeux bridés, et en plus, tu hurlais !!
…
J’ai eu du mal à m’en remettre.
Ils t’ont posé sur mon ventre, comme on fait toujours, à ce qu’il paraît.
J’ai soulevé la tête, et j’ai vomi sur toi.
Tu entends, Loïc, j’ai vomi sur toi, comme ça, schlaouffff !!
Et cette conne de sagefemme a dit : « Ça arrive souvent ! C’est une réaction normale !! »
…
Moi je trouvais ça dégueulasse, cette horrible chose bleuâtre qui venait de sortir de mon sexe, et je pensais à l’autre connard avec ses santiags et ses jeans 501 qui m’avait fait ça, et ça me faisait gerber, tu comprends ? Gerber !!!
…
Tu m’écoutes ? Tu m’écoutes ?
…
Après, enfin, toute la journée qui a suivi l’accouchement, ça s’est arrangé. Tu n’étais plus bleu, plus du tout.
Tu étais rond et rose, et tu avais déjà tes beaux yeux bleusverts.
…
Magali, entre deux whiskies est passée avec à la main un bouquet de fleurs des champs qu’elle avait cueillies sur une aire d’autoroute, elle m’a encore parlé de son mec, elle s’est penchée sur ton berceau, elle t’a fait un semblant de guiliguili, et elle a dit : « Putain ! Qu’est ce qu’il ressemble à son père !!! » et elle est sortie se soûler la gueule dans le café face à la clinique.
…
Voilà les souvenirs que j’ai de ta naissance, mon petit Loïc ! Pas terrible, hein ? Je ne t’en avais jamais parlé, je sais pas, par pudeur, par honte ?
Surtout par honte ! Mais maintenant, tu sais !
Et ce qu’il faut que tu saches, c’est que, quand l’infirmière, Marylène elle s’appelait, je crois bien, quand Marylène donc, t’a déposé auprès de moi, dans le lit de la clinique, je me suis dit, ce chaton, il est à moi, et je vais le protéger, toute ma vie, toute sa vie.
…
Tu comprends. Tu m’écoutes, au moins ?
Et puis après, les babysitters, parce que je bossais, moi, à l’usine de godasses, les trois huit, mes explications embrouillées à cause de mes retards avec les instits de maternelle, de CP, de CE 1, de CE 2, de CM 1, de CM 2, mes larmes… Parce que j’ai pleuré, oui, j’ai pleuré devant tes maitresses, devant tes professeurs, j’ai pleuré, figuretoi ! À me rendre ridicule, parfois, oui. Mais ces genslà, les instits, les profs, ils ne m’ont jamais méprisée, tu comprends, jamais ! Y avait des maladroits, des gênés, des embarrassés, mais ils m’ont toujours regardée en face, dans les yeux :
Madame ! Vous élevez seule votre fils, et je vous trouve très courageuse ! Vous n’avez rien à vous reprocher ! Rien du tout ! C’est le père qui est un lâche !
…
Des mots comme ça, « lâche », « abandon », même « abandonnique », j’en ai entendu !! J’ai vu des psy chologues, chiatres, chanalystes, et ça n’a servi à rien !
…
Je bossais en usine, SMIC, fins de mois difficiles, et j’étais heureuse de t’avoir dans le salon, le soir, sur le canapé, quand tu rentrais du collège ou du lycée. On regardait des conneries à la télé, et des fois, tu me prenais la main, comme ça, et tu me disais : « Maman ! Merci ! Maman, je t’aime ! »
Je m’en souviens de ces momentslà, tu sais, je m’en souviens.
Surtout le soir où tu m’as appelée de ton portable :
Je vais pas rentrer ce soir, M’man ! T’inquiète pas ! J’suis en sécurité !
…Céline, elle s’appelait.
Jolie petite gamine un peu ronde à mon goût, mais bon, elle te plaisait, et à moi aussi, d’ailleurs.
Ça a duré combien, cette histoire ? Six mois ? Un an ?
Elle était jolie, oui, et je crois bien qu’elle te rendait heureux, cette petite.
Tu ne m’en as jamais parlé.
…
Pour la 125, j’ai rechigné ; Tu te souviens ? J’étais pas trop d’accord. Ça me faisait quand même plus de deux mois de salaire.
Et toi, tu m’as dit, tout souriant :
Ecoute, ma p’tite Maman ! Tu m’avances le fric, je viens de trouver un job au Mac’Do, et dans un an, maxi, je t’ai tout remboursé ! Ça te va ?
…
Évidemment que ça m’allait.
J’ai cassé mon Livret A.
Et je t’ai vu partir, heureux, sur ton bolide bleu.
…
Je t’aimais.
Et tu m’aimais.
On a même pris une photo ensemble. Monsieur Etiemble, le voisin veuf retraité nous a pris, avec ton numérique, toi à cheval sur ton engin, moi, derrièretoi, t’enserrant de mes bras de mère avec un vrai sourire.
…
Monsieur Etiemble m’a dit ce jourlà, je me rappelle, il m’a dit :
Madame Mercier ! Votre fils, c’est un bon gars, votre fils ! Et ce n’est pas parce qu’il travaille au Mac’Do qu’il passera sa vie au Mac’Do, hein ? Regardezmoi ! J’ai fait l’armée, 30 ans que j’ai fait d’armée ! J’ai fini adjudantchef avec une pension que je vous raconte pas, après, le bureau de tabac, et ma pauvre Huguette, avec son cancer, alors on a été obligé de vendre, mais c’est le destin, Madame Mercier, c’est le destin ! Votre fils, vous en ferez quelque chose de votre fils, ça, je peux vous l’assurer !
…
Je suis rentrée, tranquille. C’était mon jour de congé .
J’ai glissé la cartemémoire dans l’ordi, et je t’ai vu, tout fier, sur ton cheval d’acier, et moi derrière, ta mère, toute souriante, mes bras autour de ton cou. J’ai cliqué sur « Définir comme » et je nous ai mis en fond d’écran.
…
Je suis allée dans la cuisine et j’ai bu un jus d’orange.
Le téléphone a sonné .
J’ai décroché. J’ai répondu, oui, Madame Mercier, c’est moi.
…
Votre fils… Il est… Un camion fou. Le conducteur était ivre… Et il se trouve que…
…
Tu vois, mon Loïc, tu l’as retrouvé ton père, hier matin, et pour la dernière fois.
…
Tu m’écoutes ?
Non.
Je reprends la clé dans mon soutiengorge.
J’ouvre la porte de ta chambre.
Ils attendent, derrière.
Je vais essayer de me tenir droite .