- Tu m’embêtes avec ton Gautier !
Laurent ne sait parler que de ça : Gautier par-ci, Gautier par-là. Au début ça m’amusait, j’aime bien les détraqués, surtout quand ils sont maladroits et sexy. Mais là ça tourne à la manie et manie ça veut dire vieillesse. Moi les bouquins ça m’ennuie, je préfère la couleur, la danse, l’amour. Peut-être la danse plus que tout, devant un beau feu où les flammes se tordent comme des serpents. Mais je n’irai pas le dire à Laurent, même les hommes les plus doux ont leur amour-propre de petit macho. La danse est un prélude à l’amour, j’aime bien les préludes, c’est un peu comme marcher au bord d’un précipice.
Bref Laurent a imposé la griffe Gautier partout, le salon est enduit à la cire dans des tons très chauds, rouge orangé avec des copies de Géricault, Delacroix, Tintoret. Le bureau croule sous les stalagmites d’éditions rares fossilisées dans la poussière monsieur ne fait jamais le ménage sans compter les portraits de Gautier, les esquisses de monsieur Gautier et de sa famille, des reproductions, bien entendu. C’est bête à dire mais à force de les voir, ils me sont devenus familiers comme s’ils faisaient partie de la maison. Quant à notre chambre un lit à baldaquin aux colonnes torsadées, et sur une colonne grecque brisée, un buste de déesse dont les globes me font rougir. Les étreintes dans cette pièce me paraissent suspectes, j’ai l’impression de n’être que le véhicule épidermique des fantasmes de Laurent. Tous ces objets sont en stuc et en plâtre bien sûr, mais le faux dans sa quête éperdue d’un idéal n'est-il pas plus émouvant que le vrai ? Ah j’ai oublié le fin du fin, un affreux gilet rouge mangé aux mites sur un buste de bois brinquebalant dont aucun brocanteur n’a voulu et que j’ai réussi à fourguer au grenier.
Au fond je ne lui en veux pas, Laurent n’a ni le don du verbe ni aucune autre disposition artistique et seuls les êtres privés de don connaissent le tragique. Il essaie maladroitement de vivre ses rêves, c’en est même touchant. Quand j’en ai assez, je crie un bon coup, il décampe, revient avec un mauvais bouquet de fleurs ou un parfum de supermarché qui finira aux toilettes. Un peu de gueulante beaucoup de rabibochages, voilà notre recette du bonheur.
Laurent a abandonné ses études littéraires, il ne jure que par Gautier, il a tous les autres écrivains en horreur. Je pourrais m’offusquer mais au fond j'aime cette exclusivité, cette soif d’absolu si rare à notre époque où l'on saute comme un kangourou d'une marotte à l'autre. Au début il écrivait un peu, mais ce maître désespérant semble avoir anéanti ses velléités.
Où tout cela nous mènera-t-il ? Parfois je crains qu’il ne s’ennuie avec une fille inculte comme moi mais il m’assure que non : « Tu es vraie » me répète-t-il souvent « tes colères sont comme la lave du volcan, tes larmes, la source pure qui apaise ma fièvre. » Un détraqué je vous dis.
Il était deux heures de l’après-midi, je pensais à tout ça assise au bureau quand on toussota dans mon dos. Je pourrais vous dire que je me retournai terrorisée et poussai un cri étranglé mais pas du tout. Je fis pivoter le fauteuil, un homme se tenait devant moi dans un costume noir très élégant, coupé à l’ancienne avec une sorte de queue derrière. Il avait des cheveux longs très noirs, une fine et longue moustache. Je jetai un il au mur, à la place du portrait de Gautier, à l’intérieur du cadre, flottait une espèce de nuage gris. L’inconcevable me rend brave et puis je le sentais, ce gars descendrait un jour de son tableau. Sans doute les contes fantastiques rabâchés par Laurent m’avaient-ils contaminée à mon insu. Je pris un air détaché.
- Ah c’est vous, vous vous ennuyiez sans doute dans votre cadre.
- Vous devez être la maîtresse de mon admirateur, ce charmant jeune homme. Pardonnez ma cécité, j’ai dû emmener avec moi quelque poussière d’étoile, satané monde spirituel !
En effet, une sorte de voile gris recouvrait ses yeux.
- Je m’étais pourtant juré de ne pas descendre ! Voyez-vous, bien que j’y aie eu recours quelquefois, je déteste les lieux communs, surtout littéraires ; et puis je ne voulais pas troubler l’harmonie de votre couple.
- C’est comment chez les esprits ?
- Oh très surfait, ah ça fait du bien de retrouver un peu de consistance !
Il se tâta l’avant-bras où sa main sembla s’enfoncer.
- Ce n’est pas encore ça, je suis un peu flottant, entre chair et esprit. Oserais-je vous demander de m’avancer un siège, je me sens peu assuré sur mes jambes.
Je m’exécutai, il s’assit avec d’infinies précautions sur le bord d’une chaise et on se mit à bavarder comme de vieux amis. Il me posa toutes sortes de questions sur l’époque moderne puis avec une légère rougeur me demanda si on le lisait encore. Je le rassurai, il eut un sourire.
- Qui eût cru cela ? Et vous, me lisez-vous ?
Je secouai la tête, il me demanda ce que je lisais.
- Rien.
- Absolument rien ?
- Je suis quelqu’un de très absolu.
- Vous êtes vierge alors littérairement
- On devrait toujours être vierge en tout.
- Merveille des merveilles me prendriez-vous comme premier amant littéraire ?
- Pourquoi pas ? Mais je vous avertis, je m’ennuie très vite.
- C’est le propre du public x
Il se mit à parler et sa parole m’envahit, je me laissais couler dans un bain tiède, parfumé d’essences rares. Sa voix douce comme le velours était un sortilège, un voyage, un mirage solaire et musical, les mots les plus communs prenaient dans sa bouche des couleurs, une sonorité nouvelle, pareilles à de vieilles connaissances qu’on redécouvre à un bal costumé. Un souffle nouveau se levait en moi, m’emportait dans un monde épuré des choses grossières. Ses descriptions avaient la précision, l’éclat du diamant avec une touche d’ironie désabusée qui les rendait très humaines. Derrière l’impassibilité de son regard, l’immobilité de son habit calciné, brûlait le feu, coulait la vie, je le sentais comme un fauve renifle le sang. Laurent était né pour me parler de cet homme, moi pour l’entendre.
Le temps d’une après-midi, le soleil de son éloquence éclaira tout ce qui dormait en moi, donna vie à mes rêves ; je devins Cléopâtre, Madeleine l’aventurière, Chiquita la gitana...Toutes les folies de mon imagination se réincarnaient dans ces femmes belles, romanesques et par-dessus tout farouchement indépendantes. Les aventures, les amours qui dormaient en moi, il les peignait sous mes yeux avec une pâte prise dans ma chair. Ce fut l’après-midi la plus irréelle mais la plus vraie de mon existence. Comprenne qui pourra.
À mesure qu’il parlait, son corps prenait de plus en plus de fermeté, ses gestes se précisaient, le doux éclat de sa pupille perçait à travers le voile gris. Il me fixait avec un étonnement croissant. Puis il se tut et tomba en rêverie, sa pensée dans son regard parcourait des distances infinies.
- Quel est votre prénom ?
- Carlotta.
- Je l’aurais parié.
Soudain il ôta sa veste noire et je poussai un petit cri de surprise. Devant moi, le gilet rouge, du rouge le plus pur qui fut jamais, plus brillant que le satin, plus chaud que le sang. Il le défit et me le tendit d’un geste solennel comme on donne sa vie. Après avoir remis sa veste, il posa sa main sur mon bras. Elle semblait si légère, prête à tomber en poussière à la moindre secousse.
- Carlotta, écoute, j’ai un nom brillant dans l’histoire des lettres mais tous les contes que j’ai imaginés ne sont rien comparés à celui-là ; je t’en offre la primeur. Il était une fois un beau jeune homme aimé des femmes qui derrière une nonchalance de dandy cachait une soif d’amour absolu. Ses diverses conquêtes n’étaient que les fragments de l’être idéal qu’il désespérait de rencontrer jamais. Or un soir à l’Opéra, il vit une femme dont il comprit aussitôt qu’elle était son idéal plastique et spirituel tant l’apparence physique, le regard, certaines attitudes, laissent entrevoir l’âme pour les vrais poètes. Elle évoluait là devant lui, avec ce mélange de grâce et de feu qu’il avait toujours cherché, à quelques mètres et cependant inaccessible.
Après le spectacle, un ami commun les présenta et lui, l’homme spirituel, le séducteur désinvolte ne dit pas un mot aimable, parut changé en statue devant cette prunelle languide qui le fixait. De ce jour, son art se sclérosa, ses écrits il était poète devinrent moins libres, plus apprêtés. Il la vit souvent pour raison professionnelle, mais resta comme l’huître sans pouvoir délivrer sa perle. Ils devinrent bons amis, la pire torture pour un amoureux ; le sort dans son ironie cruelle lui fit épouser sa sxur, comme un lot de consolation. Bien qu’il la vît souvent il n’osa jamais lui demander un baiser, baiser qu’elle lui aurait accordé. Il ne put vaincre sa timidité, pensa à elle jusqu’à son dernier souffle et mourut avec son nom sur les lèvres, avec ce goût d’inachevé, ce sentiment d’intolérable gâchis. Cet homme était bien stupide sans doute puisqu’il réussit tout sauf ce qui lui importait : cet homme, c’était moi.
Nous étions face à face à un mètre l'un de l’autre, je suis tout le contraire d’une midinette, mais j’avais les larmes aux yeux. Il prit mes mains posées sur les genoux, les siennes brûlaient et je savais très bien ce qu’il allait faire. Il approcha doucement son visage du mien et me donna, presque au ralenti, comme pour arrêter le temps, un chaste baiser passionné qui sembla s’éterniser sur mes lèvres. Nous étions immobiles comme des statues, nos yeux se touchaient presque, se disaient tout ce que les mots ne pouvaient dire. Ni lui ni moi n’osions faire le moindre geste, de crainte de briser un instant qui ne se retrouverait jamais.
On sonna, j’eus un coup au coeur, je le vis pâlir. Je me précipitai, fermai la porte du bureau. C’était Laurent avec un ridicule bouquet de fleurs, déjà défraîchies.
- Surprise !
Il m’embrassa, eut une moue.
- Tu as l’air tout drôle, et tu sens comme une odeur de renfermé.
- Rien d’étonnant, je fais le ménage au bureau, j’avale la poussière de tes vieux bouquins, si tu aérais un peu !
- Toi, le ménage !
- Parfaitement ! Et je ne veux pas t’y voir avant d’avoir fini ! Les fleurs c’est très bien mais il n’y a plus rien à manger. Tiens, va faire quelques courses !
Laurent congédié, je me précipitai au bureau, le gilet pendait sur l’accoudoir du fauteuil et la toile avait retrouvé son occupant. Je me saisis de l’objet mirifique.
Quand Laurent revint à la nuit tombée, il me trouva au salon, dans un demi-jour d’alcôve, vêtue du seul gilet rouge. Il resta comme pétrifié, les paquets lui tombèrent des bras. Je murmurai à mon tour.
- Surprise !
- Ce gilet où l’as-tu trouvé ?
- Loin très loin
Son regard descendit jusqu’à mon pubis puis remonta.
- Le rouge et le noir, tu es sublime.
Le gilet me comprimait la poitrine.
- J’ai un peu froid.
Il se saisit d’une bûche factice qu’il fit mine de mettre dans notre cheminée d’apparat.
- Si tu tournais plutôt le bouton du radiateur.
Il s’exécuta, s’avança, caressa le gilet rouge mes joues s’empourprèrent.
- Et moi alors !
Enfin, il ôta le gilet
Le lendemain, j’étais dans la salle de bain, j’entendis une voix monocorde qui marmonnait.
-C’est ça ton ménage ?
Mon sang ne fit qu’un tour, je me ruai vers le bureau, lui lançai un plumeau à la tête.
-Tiens, espèce de Thénardier !
Il fit un faux mouvement, heurta une pile de vieux livres qui s’écroula. Il m’empoigna, me serra contre lui en riant. Pendant qu’il m’embrassait à travers un nuage de poussière, je jetai un regard au portrait. Bien sage dans l’encadrement, le bel homme vêtu de noir avait repris la pose l’espace d’un instant, dans ses yeux impassibles, j’aperçus une lueur songeuse.
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