Les Lauréats du Concours de la Nouvelle 2008
Le 3ème prix
Sur un banc de Jérôme Peyrelevade
Elle ne l’a pas vu s’approcher. Elle regardait, amusée, un chat déambuler devant ses chiens sans en tirer le moindre sourcillement, pendant qu’il arrivait à sa hauteur. Elle ne l’a vu qu’une fois ses yeux accrochés à elle, ses cils tendus vers son visage. Il a souri. Simplement. Elle n’a pas bougé. Elle a juste observé ce regard, jeune, tendre, après quelques errements, quelques « papillonades », s’arrêter de battre des paupières comme des ailes, et se poser sur elle. Elle s’est émue de cette caresse. Les traits de son visage se sont relâchés doucement, et elle s’est émue.
Il est si jeune. De ses yeux charbons elle a créé des opales anthracites. De son silence en forme d’amour elle s’est rencontrée en souvenir. De son visage angélique elle a formé des rêves passés. De ses boucles noires elle a fait des rubans oubliés.
Il y a longtemps. Si longtemps. Ses rubans entortillés dans ses doigts, son corps offert comme un cadeau, son sourire à jamais étalé sur la grève de son cxur, juste au bord, entre douceurs et nausées.
Sur la grève de son cxur, où tout s’est joué, ou tout a chaviré, les grands événements de sa petite vie qui l’ont menés là, sur ce banc, deux clebs dégingandés comme seuls rescapés des moments de tendresse partagée. Ce banc où elle passe le plus clair et le plus sombre de son temps. Ce banc qui est tout à la fois : la maison, le jardin, le refuge, la grotte à ciel ouvert, l’observatoire du monde qui les sépare, le malheur qui la cloue sur place, en permanence.
Rien n’est dit des solitudes qui la hantent. De ces êtres qui envahissent de leur absence son âme rabrouée par tant de déceptions. De ces autres sans âmes puisqu’ils ne font que traverser la sienne d’images floues en images floues. De ce temps qu’elle ne sait plus.
Rien n’est dit que cet espoir vaincu, que ces illusions perdues et maintenant retrouvées, que ce scintillement qui d’un coup ravive son xil espiègle, que son corps dénudé, que ses mains assurées, que tout ce qui a tendu, détendu, attendu, assoupli, assoupi, dissipé, disparu, et qui reprend du service au prétexte d’un échange qui se croyait anodin. Un simple échange avec un inconnu. Un regard aux frontières du sien, qui tend vers elle, s’approche sans la toucher.
Elle n’a pas cherché à savoir pourquoi. Pourquoi elle. Pourquoi là. Pourquoi maintenant. Elle a donné et pris ce qu’elle pouvait. Elle ne voulait pas savoir ce qui avait attiré ce jeune homme, face à face, tout contre elle, en distance mais tout contre, audelà du monde qui tourne trop. Non qu’elle préférait ne pas savoir, elle n’a pas supposé une seule seconde qu’il pouvait y avoir autre chose que de la confiance entre eux. Après tant d’années, se revoir enfin, se toucher à nouveau du bout de l’émoi, de moi à toi, de toi en moi, de moi et moi. Elle ne voulait rien savoir. Juste retrouver en un fragment de temps ce regard enfantin, d’un silence s’habiller, se chauffer aux prunelles du souvenir.
Elle a posé pour lui parce que plus rien ne la contraignait. Elle a offert tout ce qu’elle avait. Une présence certaine, un sourire à michemin du cxur, une clé de bras pour s’accrocher à ellemême et ne pas se perdre.
Il a hésité un instant. Ses lèvres se sont contractées un peu, mais ses yeux continuaient de sourire tendrement. Il s’est accroupi lentement, a mis son appareil photo à hauteur de pupille, n’a pas réfléchi, n’a pas demandé puisque tout devait se jouer dans le silence. Ss doigts experts ont cour un moment sur la focale, à tourner les bagues de l’objectif. La mise au point s’est faite rapidement. Muni d’un de ces engins d’un autre siècle, sans cellule, sans flash, dans le secret dénudé d’une boîte noire et d’une pellicule, il n’a pas mesuré la lumière. Tout s’est fait d’instinct. Dans le silence d’une seconde entièrement guidée par deux émotions qui se sentent à distance. Une légère pression de l’index. L’obturateur déclenché. Un cliquetis tellement habituel qu’il ne se fait plus entendre. Et le souffle d’un voile qui passe devant la pellicule. Le bruissement d’une image qui s’extraie du réel pour venir impressionner le film photosensible. Le rideau passe, l’xil se ferme, un noir, et la photo est là, à jamais. Plus ancrée en lui que sur son négatif. Il est l’être photosensible face à la source qu’il s’est imaginée.
À ses pieds, il s’est mis à ses pieds. Des flots du passé ont lavé son présent. Du présent qu’il lui faisait, elle voulait tout capturer. Tout garder. Tout retenir. Retenir son amour, à nouveau, à ses pieds. Elle l’avait connu déjà. Ils s’étaient reconnus sans doute. Elle avait vécu cet instant. Dans un autre temps. Dans un autre endroit. Avec le même jeune homme, à ses pieds, suspendu, guettant un battement de cxur au bout de ses cils. Admirant ses courbes lisses danser sous ses yeux. Dans une chambre à demisombre seulement. Des instants de peaux et de chuchotements. Dans le souffle de nos amours. Souffle d’un amour aux creux de ton corps, à tous les creux, sur toutes les lignes, dans toutes les courbes, en ombres et en reflets lumineux. Sous l’opaline qui nous sourit.
Un battement de paupière. Papillon s’envole. Une jeune fille est là, dans l’attente de l’homme. Dans son angoisse passagère. Puisqu’il va venir. Puisqu’il reviendra. Des passants ne font que passer. Le monde ne fait que tourner. Enrubannée d’un velours intact, des entures de quatre mailles au cxur et à l’âme, la jeune fille peut bien attendre puisqu’il est revenu.
Quelques jours ont passé sur son regard. Il s’est vidé à nouveau. Ses vases ne communiquent plus depuis bien longtemps, des iris comme des puits sans fond, qui engloutissent son être sans qu’elle puisse y porter la moindre conscience. La jeune fille a disparu dans ces fuites existentielles qu’elle ne contrôle pas. Elle est redevenue cet être amassé sur luimême, ce rejet de peaux flasques et sèches à la fois, qu’elle trimbale d’un banc à l’autre, qu’elle brinqueballe en paquetage autour de son corps, les chiens devant. Toujours devant. Les laisses tenues en rênes. Les chiens devant, comme traînant ce pauvre cercueil humain vers la prochaine halte. L’attelage passe le pont. Les chiens ralentissent à l’approche du lampadaire. Ils tournent sur eux-mêmes, se croisent, et emmêlent les deux laisses sans que cela ne génère la moindre réaction de leur maîtresse. Mécaniquement, ils plient les pattes, sans enthousiasme se tournent à nouveau, trouvent seuls le moyen de se défaire l’un de l’autre, reprennent leurs places respectives. Les museaux tendus flairent les moindres recoins depuis le lampadaire jusqu’au banc, qu’ils reniflent en tous points sans conviction. Ils tournent à nouveau, s’emmêlent encore, et s’allongent ensemble, dans un mouvement, au pied de ce lieu qui est devenu le leur. Ce banc qui est tout à la fois : la maison, le jardin, le refuge, la grotte à ciel ouvert, l’observatoire du monde qui les sépare, le malheur qui les cloue sur place, en permanence.
Quelques mètres en arrière, elle continue son chemin seule, jusqu’à les rejoindre. Son corps dénudé de ses sens, plie et se laisse emporter par sn poids, pour s’asseoir enfin, dans un soupir qui semble comme trahir sa présence.
Elle sent le contact doux d’un papier sous ses doigts. Là où s’est posé sa main, exactement au creux de sa paume, une lettre d’un blanc immaculé consciencieusement coincée entre les lattes du banc. Ses doigts se ferment sur le papier, tirent un peu sans que le corps fasse le moindre mouvement superflu. La lettre se déplie dans sa main. Elle la porte à ses yeux. Ils s’ouvrent à nouveau, et s’éclairent subitement lorsqu’ils reconnaissent sur sa face, d’une écriture fine et précise, son prénom. Celui qui fut le sien, mais que personne n’a plus prononcé depuis tant d’années, à part peutêtre ellemême, parfois, pour se rappeler.
À la simple vue de ce mot qui la représente telle qu’elle s’est oubliée, des aspérités du passé se forment à sa surface. Doucement, comme de petites bulles remontent en elle. Elle l’entend à nouveau. Elle entend ce nom prononcé par d’autres. Pour l’appeler elle. Elle l’entend aussi, bien sûr, soupiré, dans l’amour et dans la tristesse, dans la fusion et la séparation. Ce sont les mêmes soupirs expurgés, qu’elle entend dans ces lettres dessinées avec grâce. Ces cris étouffés, disparus, éparpillés aux quatre vents de son existence. Elle entend la voix de la mémoire lui chatouiller l’esprit. Elle l’entend lui surtout.
Elle retourne la lettre, en saisit le bord supérieur pour le déchirer, entre un annulaire dans les mystères du papier, sent une matière plus lisse sous sa peau, presque plastifiée, et tire d’un coup sec. Utilisant son doigt comme un coupepapier, laissant au passage une trace noire s’étaler sur l’ouverture ainsi formée, elle extrait enfin le contenu.
C’est une photo qui prend place entre ses mains. Une photo noir et blanc. Elle y voit une vieille au teint crème, des engelures aux genoux, des écorchures aux bras, des creux et des bosses au visage, et deux chiens à ses pieds. Ses chiens. Elle se regarde. Elle le sait. Sans s’être jamais vue ainsi, elle se sait. Et si elle s’imagine bien sous cette forme cramoisie, cela fait tellement longtemps qu’elle n’est passée devant un miroir qu’elle ne se reconnaît pas. Sa propre image est un luxe qu’elle a abandonné depuis de nombreuses années. Elle n’a rien vu de ses transformations, et n’a qu’imaginé l’effet de ses souffrances sur sa peau et son visage. Et puis elle a cessé d’imaginer. L’image de son image aussi est devenue un luxe. Et tout en se sachant, elle a beau scruter la photo, elle ne se reconnaît pas.
Il y a pourtant quelque chose dans les yeux. Quelque chose d’immuable. Sans l’éclat, la ligne tombante, mais quelque chose tout de même, dans des traits qui forcent le temps passé, qui rappellent sous les calques de la vieillesse, la jeune fille. Quelque chose de lui aussi, qu’elle a retrouvé il y a quelques jours.
Elle revoit le jeune homme qui s’agenouille devant elle et prend la photo, celle qu’elle a entre les mains. Elle revoit son regard, la douceur de ses yeux, la courbe de ses sourcils. C’est un trouble incertain qui enveloppe ce moment, cet échange, et cette photo. Une photo prise par un inconnu qu’elle a l’impression de reconnaître et qui la représente, elle, telle qu’elle ne se reconnaît pas.
Un vent se lève en elle, et commence de tourner dans ses encoignures. Un vent épais et lent, crasseux et lourd. Une onde en mouvement qui déplace des parts d’ellemême en retournant ses sommeils.
De longues minutes passent ainsi, le regard planté sur cette xuvre du passé, et les dunes en équilibre instable. Les mains bougent enfin, tremblent autour du papier glacé. Les doigts s’agitent doucement, pirouettent sans le vouloir, et retournent la photographie. De cette même écriture délicate s’extrait la violence des mots perdus à jamais :
« Maman, je voulais te voirx ».
Elle n’a plus le temps de lire la suite, c’est un tourbillon qui s’impose maintenant. Une tornade qui s’empare des dunes et des secrets, du sable et des silences, et retourne toute son existence en ellemême. Rien ne transparaît de ces peaux chiffonnées, avachies, de son corps capitonné, mais tout se défoule dans sa prison intérieure. Sa mémoire écartelée revient en une explosion émotionnelle indicible. Sans logique. Sans suite. Des regards, des mots, son amour. Des caresses, des fuites, sa passion. Leur rencontre. Leurs échanges. Les cxurs accrochés. Les mains enserrées. Les corps attachés. Et puis la vie qui reprend place, et qui tourne court. Leurs situations. Le poids des convenances. Sa famille. Leur jeunesse, moteur et défaite de leurs volontés.
La grossesse, dans les larmes et les espoirs. Seule, si seule. Deux mains déjà rêches protégeant son ventre à longueur de journées. L’accouchement. La salle vide. Les murs blancs. Les larmes sèches remontant par capillarité le long de tout son être. L’oubli de quelques secondes. L’absence d’un corps que l’on extrait au plus vite. Un petit asticot qu’elle aperçoit dans les mains d’une infirmière. Quelques morceaux de chairs qui s’agitent sans bruit. D’un bras à l’autre. Sur le bord d’un chariot. Le silence trop pesant, sa respiration trop forte, trop prenante. Son souffle qui s’impose à toute la salle, sans cri et sans pleurs. La demi-seconde qui s’étend dans tout cet espace, englobe ces images, l’intégralité de ses émotions, et finira par la hanter pour le restant de ses jours sans vie. Le visage de la sagefemme penché sur elle. L’oubli à nouveau. Sans notion de temps. L’oubli noir et profond. Juste ce visage sans expression pardessus le sien. Un regard vide qui se ferme à jamais en prononçant la sentence. La mort annoncée. Le mensonge. La puissance secrète tapie derrière chaque visage, chaque geste, contrôlant les moindres mots des moindres larbins. Son innocence en pâture, elle n’a rien imaginé de ce qui se jouait autour d’elle.
Elle ne l’a pas vu. Elle ne l’a pas touché. Elle ne l’a pas senti. Ni entendu. Il ne lui reste aucune chaleur contre son corps. Elle ne s’est imprégnée d’aucun parfum âcre de sang et de glaires. Sa peau est restée dans l’inconnu de lui. Mortifiée par son absence. Elle n’a pas même croisé cet être qu’elle a tant chéri, à jamais. Leurs vies se sont ratées. Elle sera seule désormais.
« Maman, je voulais te voirx
Dire Maman une fois dans ma vie.
Maman, je vais mourir.
C’est dur de mourir en disant Maman pour la première fois ».
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