Les lauréats du Concours de la Nouvelle 2009


DU SOLEIL PLEIN LES DOIGTS

1er Prix : Axel Sénéquier

Marley posa sa langue aussi râpeuse qu’une éponge sèche sur la main inerte et, d’un mouvement appuyé du museau, fit courir son contact tout le long de l’avant-bras fripé du vieillard. Le résultat fut immédiat :

- Aaaaaaarrrrrrgggh fit le vieux en se réveillant. Qu’est-ce que ?...

Les babines retroussées, soulevant la poussière de sa queue qu’il remuait de droite et de gauche, Marley le fixait d’un air malicieux. S’il avait su sourire, il l’aurait fait.

- Bonjour Franck, lui fit le petit Ahmed sans lâcher son chien.

Le vieux retrouva ses esprits et leva les yeux vers le gamin :

- C’est toi mon grand, je suis heureux de te revoir. Puis il se redressa et passa une main affectueuse sur la tête de Marley. Bon chien. Je crois que je m’étais assoupi.

- Je peux m’asseoir ?

Franck sursauta :

- Bien sûr, que je suis bête, je vais t’aider. Il attrapa sa sacoche juste à côté de lui et la mit par terre pour libérer la place puis il se leva et glissa sa main sous le coude du garçon. Tiens, par ici. Il le guida jusqu’à l’assise et plaça sa paume sur le dossier pour que l’enfant puisse se repérer. Lorsqu’ils furent tous deux installés côte à côte sur le banc du square, Ahmed lâcha l’armature grâce à laquelle Marley le guidait et le chien-guide se coucha devant eux sur les graviers, le museau entre les pattes. Ils demeurèrent ainsi quelques minutes en silence, Franck appuyé sur sa canne qu’il coinçait entre ses jambes observant les bambins qui s’ébattaient dans le bac à sable, Ahmed, les mains sagement posées sur ses cuisses goûtant à la caresse tiède du soleil sur ses paupières closes, écoutant la vie s’ébrouer devant lui et humant les mille parfums du parc et Marley, à leurs pieds, étalé de tout son long, profitant de ce rare instant de répit pour piquer un somme. Ahmed n’avait pas dix ans, mais il jouait rarement avec les enfants de son âge, probablement impressionnés par son handicap. Parfois l’un d’eux laissait bien tomber son ballon et s’approchait de lui pour caresser son beau labrador chocolat mais les échanges allaient rarement plus loin. Lorsqu’Ahmed essayait de nouer le contact, le gamin, mal à l’aise devant ce regard vide, esquivait puis retournait jouer. Il n’y a qu’avec Franck qu’Ahmed s’était immédiatement senti bien. Il faut dire que le vieux n’était pas bavard. Ils pouvaient rester ainsi de longues minutes durant, sans rien dire, à attendre que le temps passe, nullement impressionnés par le silence.

Parfois, Ahmed dressait l’oreille :

- Vous êtes inspiré Franck ? Demandait-il alors en entendant le crissement du stylo sur le papier juste à côté.

Et Franck, sans se faire prier, lui lisait alors les quelques vers qu’il venait de jeter dans son petit carnet de Moleskine.

Car Franck était poète. Et il était poète comme d’autres sont croyants ou amoureux. Totalement. Passionnément. De la pulpe des doigts jusqu’aux battements du cœur, depuis la sonnerie du réveil jusqu’à l’abandon au sommeil, dans le regard d’enfant émerveillé qu’il posait sur le monde, dans les pattes d’oie qui étoilaient son visage, dans les innombrables sourires qu’il adressait à son jeune ami aveugle. La poésie était son sacerdoce, auquel il se soumettait avec grâce.

Et Ahmed aimait particulièrement les jolis mots que Franck lui lisait à l’occasion. Des vers sans prétention, griffonnés à la va-vite, légers comme des bulles de savon, espiègles, délicats dans leur façon de se glisser au creux de l’oreille, soucieux de ne pas déranger, attendant presque d’y être invités pour se faufiler plus avant dans le pavillon. Discrets en somme. Pour un peu, on les aurait fait rougir en les qualifiant de poèmes.

Ahmed habitait à quelques rues de là, chez son oncle et sa tante, Hédi et Bénédicte. Mais il n’en avait pas toujours été ainsi.

- Maman était une artiste, une magicienne du fil et de l’aiguille. Peut-être la plus grande couturière du midi…

Lorsqu’Ahmed entamait ce couplet, Franck savait qu’il partait pour une bonne demi-heure d’élucubrations où il serait impossible de démêler la stricte vérité des aléas d’une vie aussi fantasmée que rêvée. Il l’écoutait pourtant religieusement, sans se lasser, raconter son histoire qu’il enjolivait et agrémentait de nouveaux souvenirs plus extraordinaires à chaque fois.

Ahmed n’avait jamais connu son père et c’est sa mère seule qui l’avait élevé jusqu’à l’âge de… il ne se rappelait plus exactement. Mais il se remémorait en revanche parfaitement mille détails de ces années, « les plus belles de son existence » murmurait-il, une émotion non feinte dans la voix, aussi nostalgique que s’il avait eu l’âge de Franck. Et le vieux ne pouvait s’empêcher d’être touché par ce gamin qui voulait faire plus que son âge et cherchait auprès de lui une amitié que les autres enfants lui refusaient.

- Une pelote au poignet et un dé sur l’annulaire, Maman accomplissait des miracles. Franck se laissait docilement mener. Dans l’immeuble où nous habitions, et même dans notre pâté de maison… qu’est-ce que je raconte ? D’un bout à l’autre du quartier, on connaissait ses talents. Le vieux songeait avec malice que la fois suivante, la réputation de sa mère s’étendrait sûrement jusqu’aux confins de la ville mais il ne mouftait pas. Elle vous reprisait un bouton en un claquement de doigt, et il fallait voir le travail : du solide ! Le bouton ne bougeait plus pendant des années. Pour les rideaux, les femmes apportaient leur tissu et maman faisait courir son aiguille en haut en bas en haut en bas à la vitesse de l’éclair. Et les ourlets, et les retouches lorsqu’un vêtement était trop grand, et les reprises quand un petit trouait une chemise. Quelques fois, des gamins venaient même en cachette demander à maman de repriser leurs pantalons abimés parce qu’ils savaient que le résultat serait tellement parfait que leur propre mère n’y verrait que du feu ! Maman ne les faisait pas payer évidemment, parce qu’en plus d’avoir des doigts de fée, son cœur était en or. Et quelle dextérité, quel talent, il fallait voir avec quelle vitesse elle faisait bondir puis replonger l’aiguille dans l’étoffe. C’était époustouflant !

Franck souriait. Ahmed était aveugle de naissance pourtant à l’entendre, on aurait juré qu’il avait admiré des dizaines de fois sa mère en train de coudre tant il décrivait si bien les bobines colorées, les épingles qu’elle coinçait entre ses lèvres, les ciseaux étincelants, les rubans et les centimètres qui envahissaient leur appartement.

Sur le ton de la confidence, le garçon racontait ensuite toutes les fois où il avait cru bêtement que ses innombrables prières avaient été exaucées et que son père était enfin rentré à la maison. Puis, inévitablement, les déceptions immenses qui s’ensuivaient quand sa mère lui annonçait que non, l’homme qui avait passé la nuit à ses côtés n’était pas son père, et que non, il n’allait pas demeurer vivre avec eux. À chaque fois, c’était la même détresse qui le submergeait, la même douleur quand ses ongles s’enfonçaient dans ses paumes à force de crisper ses poings et la même dureté qui s’installait en lui pour retenir ses pleurs. Ahmed terminait alors son histoire en racontant la misère, le frigo vide, le bouiboui miteux, les cafards et le crissement des souris dans la cloison, la soupente qui étouffe et la faim qui tenaille, les coupures d’électricité, les factures qui s’accumulent, les mains de sa mère qui lui bouchent les oreilles et le serrent fort contre son cœur lorsqu’on venait tambouriner à leur porte, les pièces de monnaie dans le cendrier, la honte dans le regard.

Jusqu’au jour où oncle Hédi et tante Bénédicte étaient venus le chercher.

Un matin au réveil, sa mère était partie. Comme ça. Envolée. Sans un baiser, sans un mot ni une explication. Qu’aurait-elle pu expliquer d’ailleurs ? C’est Hédi qui l’avait réveillé et lui avait dit de préparer ses affaires. « Tu vas vivre avec nous désormais. » Et il les avait suivis. Sans poser de questions.

Ce matin cependant, au terme de ce récit dont Franck connaissait par cœur les moindres méandres, le petit Ahmed prit une longue inspiration comme pour se donner du courage, et poursuivit :

- Mais j’ai un secret Franck.

Le vieux dessina un accent circonflexe avec son sourcil droit.

- Un secret dont je n’ai jamais parlé à personne.

Franck se tourna vers l’enfant. L’émotion empourprait ses joues et pesait sur sa poitrine.

- Êtes-vous prêt à entendre mon secret, Franck ?

- Je suis tout disposé à t’écouter si tu souhaites me le révéler Ahmed.

Marley se redressa et posa sa tête sur les genoux de Franck qui le caressa gentiment. Ahmed demeura une minute silencieux et Franck respecta cet instant. Puis le garçon reprit :

- Je vais vous dévoiler mon secret Franck, parce que vous êtes mon ami.

Ce fut au tour du vieillard d’être ému. Ému et intrigué.

- Avant qu’oncle Hédi et tante Bénédicte ne m’emmènent avec eux, je leur ai dit que j’avais oublié quelque chose et je suis retourné dans la chambre pendant qu’ils m’attendaient sur le palier. Mais au lieu d’aller dans ma chambre, je me suis rendu dans celle de maman. C’était facile, je la connaissais par cœur : le bouton de porte en porcelaine d’abord puis l’interrupteur sur la droite à hauteur de main, la baguette en bois qui court le long du mur, le tabouret puis le lit avec à sa tête la table basse et la lampe de chevet. J’aurais pu m’y rendre les yeux fermés. Un sourire s’alanguit sur les lèvres de Franck. Je me suis assis sur le lit et j’ai essayé d’ouvrir le tiroir de la table basse, mais il était fermé. « Ahmed, dépêche-toi ! » m’a crié oncle Hédi à cet instant, alors j’ai dû faire vite. La clé était cachée pas loin, sous le matelas, mais je n’avais plus le temps. J’ai glissé l’extrémité de ma canne blanche dans l’interstice et j’ai fait levier. J’ai poussé fort, très fort, et soudain : crac ! La serrure a cédé et le tiroir s’est ouvert. Déjà, j’entendais les pas d’oncle Hédi qui s’approchait dans le couloir, je me suis précipité, j’ai passé ma main dans le tiroir et immédiatement, je suis tombé dessus. Les pas se rapprochaient de plus en plus. En catastrophe, j’ai saisi le livre que je cherchai et je l’ai glissé sous ma chemise, coincé dans mon pantalon, juste au moment où oncle Hédi entrait dans la chambre. « Qu’est-ce que tu fais là ? » « Rien, ai-je bafouillé, rien, on peut y aller. » Je devais être aubergine mais il a fait semblant de me croire et nous sommes partis. Satisfait de son effet, Ahmed laissa passer un petit moment, histoire d’exciter la curiosité de son ami. Ce qui fonctionna à merveille.

- Et… tu as pu emporter le livre avec toi ? demanda finalement le vieux, n’y tenant plus.

- Oui.

Les blancs dans la conversation mettaient Franck à la torture.

- Et… tu l’as encore ?

- Oui.

- Et… c’est ton secret ?

Mettant fin au supplice de Franck, Ahmed ouvrit son sac à dos et en sortit un grand livre à la couverture de cuir rouge.

- Oui. Voilà mon secret. Il plaça ses narines sur les pages du livre et inspira à pleins poumons.

- Ce livre est mon trésor Franck. Le plus beau livre du monde. Le vieux cligna des yeux. Tu as devant toi le journal intime de ma mère.

Le petit Ahmed déposa avec mille précautions le livre sur ses genoux et passa ses doigts sur la couverture rugueuse.

- Le soir, après une dure journée de travail, maman s’installait dans la cuisine avec son stylo et écrivait dans ce cahier. Je m’étais habitué à son petit manège et je l’ai toujours respecté. Elle allait chercher son journal dans la chambre, dans sa table de nuit, puis venait écrire sur la vieille table en Formica de la cuisine sous l’ampoule vacillante. J’écoutais dans la pièce à côté, je ne disais rien. Quand on respire ces pages aujourd’hui, on sent encore l’odeur aigre de graillon, de cuisson et de chaleur moite qui baignait notre cuisine. Prendre une bouffée de ce livre pour moi, c’est comme repartir en arrière.

Le garçon aveugle ouvrit alors la couverture du livre, quelques pages se soulevèrent sous l’effet de la brise et se mirent à danser sur ses genoux. Il passa délicatement ses mains entre les feuillets, dompta les pages puis fit glisser ses doigts sur les lignes noircies. En pleins et déliés, les lettres et les mots s’enchaînaient. Concentré sur la pulpe de ses doigts, il essaya une fois de plus en vain de déchiffrer quelques mots que sa mère avait écrits mais dut vite s’interrompre de peur de faire baver l’encre.

- Personne ne sait que ce livre existe, hormis vous et moi désormais.

Le vieux était attendri par les confidences de son jeune ami.

- Personne ne l’a jamais lu et je ne sais pas ce que maman y a écrit. Évidemment j’ai toujours crevé d’envie de le savoir, mais je n’avais personne à qui le demander, personne en qui je puisse avoir confiance, il me manquait un ami. Désormais, je vous ai. Franck ressentit comme une boule se nouer dans sa gorge. L’émotion le prenait. C’est bête à dire, mais il était touché par la sortie du gamin. 

- Franck, j’ai un service à vous demander : pouvez-vous me lire ce journal ?

Le vieux hocha gravement la tête, conscient de l’importance de la demande aux yeux d’Ahmed.

- J’en serais honoré.

En tremblant, le gamin lui confia alors le journal de sa mère. Franck, précautionneusement, ouvrit à son tour le cahier et s’arrêta à la première page. Ahmed n’était qu’ouïe. Le souffle court, tordant ses doigts d’angoisse, crispé et noué par la peur, il essayait de contenir l’emballement de son cœur. Au bout d’une quinzaine de secondes, Franck s’élança avec prudence et douceur :

- Ahmed, ce n’est pas un journal intime…

Le gamin demeura bouche bée.

- C’est l’histoire de ta famille… Veux-tu vraiment que je te la lise ?

Ahmed essuya une larme qui venait de rouler sur sa joue :

- S’il vous plaît.

Alors Franck ne se fit pas prier.

Pendant l’heure qui suivit, il lut l’histoire des parents d’Ahmed, telle que sa mère l’avait écrite, du soleil plein les doigts, patiemment, jour après jour, au stylo Bic noir, d’une écriture appliquée. Maladroitement, au fil des pages, avec ses mots, son dénuement, sa pauvreté et sa richesse, elle raconte l’histoire d’amour qui l’a menée jusqu’à Ahmed. Franck tourna les pages du cahier avec précaution pour ne pas les abîmer et se concentra sur les mots qui s’envolaient de sa bouche et que le garçon recueillait avec tendresse, comme des papillons qu’il aurait apprivoisés et se seraient posés délicatement sur ses doigts. Il ne voulait pas en perdre une miette.

La mère d’Ahmed était originaire de l’autre rive de la Méditerranée, du Maghreb, mais loin des côtes baignées par la mer, très loin des cités touristiques et de l’agitation des villes. Tout au sud, derrière les montagnes, une fois que l’on a passé l’Atlas et qu’il n’y a plus que le soleil, une fois que l’on se soit suffisamment éloigné pour ne plus apercevoir de ville que soit l’endroit où se porte le regard, une fois que le sable brûle les pieds, que la lumière aveugle et plisse les traits, que les lèvres se fendillent de sècheresse et que la peau durcit comme du cuir travaillé. Du désert. Elle vivait dans une ville dont Franck ne parvint à déchiffrer le nom, c’était une petite fille des rues, ou plutôt une adolescente lorsqu’elle débute son récit, qui aidait ses parents à tenir leur commerce, s’occupait de ses frères et sœurs et aimait l’école. Une fillette aux traits fins, aux mains aussi douces que le miel sur le palais et aux yeux aussi profonds que l’océan. Tous les garçons se retournaient sur elle dans la rue. Elle était connue dans la ville comme la fille « qui danse sur les fils. » Pour être tout à fait honnête, elle n’avait jamais dansé sur un fil, mais il est vrai qu’elle aimait le soir, monter sur la terrasse qui servait de toit à leur maison et ensuite, entraînée par un désir incontrôlable, incapable de se maîtriser, elle retirait ses souliers et s’élançait depuis le toit au-dessus de la ruelle jusqu’à la terrasse du voisin, puis celle d’à côté, puis encore une autre et ainsi de suite. Elle traversait ainsi la ville à saute-mouton, en équilibre sur les murets, à pieds joints sur les terrasses, sur la pointe des pieds lorsqu’un habitant dormait sur le toit de sa demeure dans un hamac, gambadant entre les obstacles, aussi légère qu’une libellule et agile comme une gazelle. C’est probablement en la voyant ainsi passer avec facilité d’une maison à l’autre que des habitants lui avaient donné son surnom. « La fille qui danse sur les fils. » Une funambule, acrobate des nuits étoilées du désert et amoureuse de la liberté. Lorsqu’elle parvenait tout au bout de la ville, sur le toit de la petite bergerie qui constituait la dernière habitation avant le désert, elle s’asseyait, calait sa tête contre un rebord et chantait à la lune une partie de la nuit. C’est ainsi que le père d’Ahmed était tombé amoureux d’elle. Comme tous les autres garçons du village d’ailleurs.

Un jour, alors qu’il se promenait dans une ruelle, il l’avait vue filer au-dessus de lui, comme une étoile trop vite effacée sur le firmament. Intrigué, il l’avait poursuivie dans les artères de la ville, l’interpellant dans sa course désespérée, en vain évidemment. Comment, plombé par ses pieds balourds aurait-il pu rattraper une fée qui virevoltait plus qu’elle ne courait, semblait voler dans les airs et sur laquelle la pesanteur paraissait n’avoir aucune prise ? Piqué au vif, le lendemain, il s’était placé à la tombée de la nuit à sa fenêtre, guettant les toits et espérant voir à nouveau la petite abeille dansante. Et il fut exaucé. Comme tous les soirs elle traversa la ville en sautant d’une terrasse sur l’autre avec agilité. En arrivant près de sa fenêtre (savait-elle qu’il la regardait ?), elle prit son élan, appuya son pied nu sur le rebord d’une cheminée puis se détendit comme un félin et s’élança très haut dans le ciel. Lorsqu’elle passa devant la lune, ses bras tendus vers le ciel comme pour s’envoler et les jambes ramassées sous son corps, sa frêle silhouette se découpa parfaitement sur le disque safran. Comme une pièce de monnaie tombée d’une autre planète. Le père d’Ahmed en tomba raide amoureux. Il était militaire et se mit alors à faire la cour à la jeune fille, une cour délicate et passionnée. La fille pure céda à ses avances et ils se marièrent un matin d’hiver, de la lumière jaune sur les paupières, avec le vent du désert pour témoin et un bout du soleil niché au creux des reins.

Malheureusement, elle portait déjà le petit Ahmed dans son sein lorsque la guerre éclata aux frontières du pays et son mari dut partir défendre sa patrie.

- Mais l’histoire s’arrête ici, murmura Franck en refermant le cahier à la couverture de cuir rouge puis en le rendant au garçon. C’est peut-être un peu romancé, mais c’est quand même une belle histoire.

Le gamin était bouleversé par le récit qu’il venait d’entendre. Serrant le livre fort contre sa poitrine, il respira profondément pendant de longues minutes et essuya maladroitement ses yeux rougis du revers de sa manche.

- C’est… c’est pour ça que maman nous a fait venir ici, fit-il quand il eut retrouvé son souffle.

- Ça, l’histoire ne le dit pas, lui glissa le vieux.

- Oui, mais c’est ce que mon cœur me dicte.

- Alors c’est que c’est vrai.

- Et c’est pour ça que je n’ai jamais connu mon papa, parce qu’il défend son pays et sa famille…

- C’est très noble et courageux comme attitude, tu peux être fier de lui.

- Je le suis.

Ahmed jubilait.

Il resta encore une poignée de minutes assis à côté du vieux, divaguant déjà sur les exploits de son papa probablement couvert de gloire et la douce folie de sa maman, puis il embrassa Franck avec une infinie tendresse et attrapa le harnais de Marley.

Franck le regarda partir, ému. Son cahier précieusement rangé dans son sac à dos, son chien qui le guidait et un sourire insolent aux lèvres, il passa la grille. Le magnifique livre à la couverture de cuir rouge allait retrouver ce soir sa place sous le matelas du gamin qui revivrait mille fois en rêve la belle histoire d’amour de ses parents. Franck le suivit du regard jusque sur la grande avenue et pensa que ce cahier qui contenait tant de merveilles méritait bien son titre de plus beau livre du monde. Même si dans la réalité, son contenu n’avait strictement rien d’extraordinaire. Sur la première page, voici ce que Franck y avait découvert :

8 janvier

- un bouton : un euro

- deux ourlets : cinq euros

- un pantalon : trois euros

9 janvier…

- une chemise à repriser : deux euros…

Et cela continuait ainsi pendant des pages et des pages.

Les comptes de la couturière.

Un simple livre de comptes, méticuleusement tenu par la mère du petit. Une suite de chiffres, de commandes et de clients, désespérante de banalité. À en pleurer.

Et pourtant aujourd’hui, grâce à la folie du vieux Franck, même l’horizon semble plus beau et plus grand. C’est bien parce que la vie ne suffit pas à emplir une existence qu’il y a la poésie. Franck le sait bien. La poésie nous permet de vivre plus loin. Alors qu’importe si ce soir, en rentrant chez lui, dans sa boîte aux lettres, entre ses innombrables factures en retard, il trouvera une énième lettre de refus d’un éditeur pour ses poèmes. Ce soir, rien n’est important puisque tout à l’heure, grâce à lui, à la tombée de la nuit, un soleil se couchera dans le cœur d’un enfant.

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