Palmarès du Concours de la Nouvelle 2009


LES ASPHODÈLES

2ème Prix : Marc Gérin

Alain s’aperçut qu’une goutte d’eau était tombée sur son livre. Il leva les yeux vers le ciel : un bleu sans rides. La goutte venait sans doute d’une jardinière récemment arrosée, suspendue à un balcon. Il s’apprêtait à reprendre sa lecture et sa marche, quand, dans son mouvement de haut en bas son regard accrocha la vitrine du magasin devant lequel il se trouvait : un fleuriste.

Il en fut surpris. Cinq jours par semaine, il empruntait cette avenue pour se rendre à son travail et pour en revenir, soit plus de quatre cents fois par an, au total environ quatre mille trajets identiques, depuis que, dix ans auparavant, il avait emménagé dans un petit appartement, place de la Poste. Et pourtant, il n’avait jamais remarqué ce magasin.

« Une nouveauté », pensa-t-il, « ou il m’a échappé ». Agoraphobe, Alain lisait en marchant. Cela lui évitait de croiser les regards des passants, regards ensommeillés ou fatigués, tristes ou rieurs, selon les heures et les événements de la journée ; regards qui l’angoissaient tant ils traduisaient la complexité du monde et sa difficulté à le comprendre. Si sa lecture ambulante lui avait permis d’échapper à la vision de ses contemporains, en revanche, elle lui avait valu les premières années, une arcade sourcilière ouverte, quelques points de suture, de multiples bosses (des poteaux déplacés sans qu’il en fût prévenu), une cheville foulée (un caniveau rehaussé) et la fréquentation assidue de ses semelles avec des crottes de chien de toute espèce.

Aujourd’hui il maîtrisait parfaitement son activité de marcheur-liseur. Une espèce de sixième sens lui permettait d’anticiper et les embûches tendues par une voirie, qu’il sentait hostile, et par la présence dans le quartier d’un nouveau loulou de Poméranie ou d’un Boxer, deux races de chiens dont il avait pu noter précédemment que les déjections ne produisaient pas les mêmes dégâts.

Il avait également conçu un ingénieux système pour protéger sa lecture de la pluie. Les jours d’intempéries, il accrochait aux baleines de son parapluie un lutrin, bricolé en fil de fer, sur lequel il fixait son livre, à hauteur de son regard. Tourner les pages posait parfois quelques problèmes, surtout lorsqu’il ventait : tenir fermement son parapluie en péril, d’une main, tout en utilisant son autre main, la gauche, pour changer de page n’était pas sans difficulté. Et s’il avait acquis, au fil du temps, une grande dextérité dans cet exercice, il réfléchissait toujours à une invention de tourne page automatique récupérant l’énergie produite par sa marche.

Le paysage de son itinéraire s’était transformé, sans qu’il s’en rende compte : une banque avait remplacé un café, une agence de voyages avait pris la place d’une droguerie, un coiffeur pour dames et pour hommes, avec tarifs spéciaux pour étudiants, s’était substituée à une épicerie, un immeuble de huit étages, aux larges baies vitrées, avait été construit sur l’emplacement de trois maisons vétustes.  Les enseignes avaient changé, dans les vitrines, les chocolats ou les annonces immobilières avaient chassé les livres, les façades avaient été ravalées, les cheveux des passants s’étaient raccourcis, les lèvres et les nez des plus jeunes étaient percés d’anneaux ou de clous, les ventres des plus âgés s’étaient arrondis.

Il n’avait rien vu de ces transformations. Il vivait en retrait, indifférent à l’agitation de ses contemporains. Il occupait un emploi subalterne aux archives municipales, sans déplaisir, mais sans autre ambition que de remplir correctement les tâches qui lui étaient confiées. Ses journées étaient sans surprises : classements de documents, alphabétiques, thématiques ou chronologiques selon les cas, recherches des mêmes documents à la demande de ses chefs. Il n’avait aucun contact avec l’extérieur ; pour protéger les archives aucune fenêtre dans la partie du bâtiment où il travaillait, uniquement un éclairage artificiel. Son activité était solitaire. Il ne rencontrait ses collègues qu’au détour d’un couloir et les conversations étaient brèves.

Son salaire et une petite rente, reste de l’héritage de ses  parents, lui permettaient, sans  excès, mais sans restriction, de mener une vie matérielle à sa convenance :  un deux pièces, cuisine, salle de bain , ni trop loin, ni trop proche de son travail. Il avait passé un accord avec un bistrot voisin qui lui apportait tous les soirs, sauf le dimanche jour de fermeture, un plat préparé : bœuf mironton, lapin chasseur, hachis parmentier, choux farcis, jambon sauce madère, brandade de morue, tripoux, potée lorraine (le patron était auvergnat, mais sans exclusive), saucisse purée, etc. Plats dont le goût et la variété l’indifféraient, sa seule exigence étant qu’ils lui soient fournis à l’heure. Chaque premier samedi du mois, une grande surface de la ville lui livrait l’épicerie de base dont il avait besoin, selon une liste immuable.

Le dimanche matin il faisait à fond le ménage de son appartement. Tout y passait : sols, vitres, évier, baignoire, lavabo, cuvette des toilettes. Aspirateur, serpillière, éponges de différents modèles, chiffons, balayette et divers produits d’entretien ménager : son équipement était à la hauteur de son ambition. Alain aimait la propreté. L’après-midi était consacré à la lessive, à la main, et au repassage, avec pattemouille. Le soir il contemplait avec satisfaction son appartement flambant neuf et son linge rangé soigneusement dans son armoire. Ses sept chemises, il en changeait tous les jours, étaient rangées en pile, par ordre décroissant d’usage : la chemise du haut pour le lundi, celle juste en dessous pour le mardi et ainsi de suite. Il variait chaque semaine l’ordre de la pile, une petite facétie. Le dimanche soir, Alain était d’humeur espiègle.

Le samedi, il peignait : des peintures à l’huile, des taches de couleurs vives, emplies de matière et de contraste. C’était sa manière d’exorciser son besoin d’une vie plus agitée. Il entreposait ses toiles dans sa cave sans jamais plus les regarder.

Le reste de son temps disponible était employé à la lecture. Tous les vendredis, il achetait deux livres, uniquement des romans. Son libraire connaissait ses goûts et le conseillait. Quel que soit le nombre de pages des romans, il les lisait du lundi au jeudi. Alain dormait très peu. Le vendredi était consacré à la relecture.

Il répartissait ses livres en trois catégories : à relire, à conserver, à oublier. Aucune catégorie à jeter, à donner, ni même à prêter.  La catégorie à relire était classée en fonction des années à venir, par ordre d’urgence : livres à relire en1997, livres à relire en1998, …et ainsi de suite jusqu’à 2067, l’année de ses cent ans. Compte tenu de son hygiène de vie, il estimait qu’il vivrait vieux.

L’année de la goutte d’eau inattendue, ses soirées de fin de semaine étaient donc consacrées aux livres à relire en 2000.

Alain ne possédait ni radio, ni télévision, ni chaîne hi-fi, ni ordinateur. Il ne lisait jamais un journal, un quotidien, ou un magasine, hebdomadaire ou mensuel.

Il n’avait pas d’amis et n’en recherchait pas. La solitude lui convenait. Quelques années auparavant il avait tenté de nouer des contacts avec le monde. Un acte volontariste, influencé par la lecture d’une nouvelle (classé dans la catégorie à oublier), sans grand intérêt, dont il ne se souvenait plus du titre et de l’auteur, mais dont l’histoire l’avait marqué : un homme, par peur de la souffrance que peut procurer l’autre, les autres, s’était patiemment construit un monde virtuel dans lequel il avait fini par s’enfermer. L’homme, à la fin du récit, sombrait dans la schizophrénie. Comme il s’était trouvé quelques points communs avec le héros, l’issue de la nouvelle l’avait un peu inquiété. Il avait donc décidé de sortir de son isolement. Ne sachant comment s’y prendre, il tâtonna.

Il commença, au prix d’un gros effort, par le café qui lui livrait ses repas. Les relents de vinasse et de tabac froid (Alain ne buvait ni ne fumait),  les confessions de coin de bar à l’oreille complaisante de la patronne, les commentaires oiseux sur une actualité qui lui était étrangère ou sur un match de foot dont il ignorait l’existence, les plaisanteries graveleuses, les rires trop bruyants des clients, les gloussements faussement effarouchés des clientes  et  un tonitruant « Comment ça va, monsieur Alain, comme un vendredi ? » du patron mirent fin à sa première tentative. Il ne renonça pas.

Une publicité dans sa boîte aux lettres pour des cours de tango déclencha son second essai. Il n’aimait pas particulièrement danser (en fait, il n’en savait rien, n’ayant jamais essayé), mais il aimait Borges et, à travers lui, l’Argentine. Il se rendit à son premier cours. Ce fut le seul. La réflexion du professeur sur une improvisation qu’il s’était autorisée : « Monsieur, ici, nous ne pratiquons pas la danse de salon ; le tango, c’est l’expression de la vie, l’âme d’un peuple, pas une pitrerie » l’avait douché. D’autant qu’à travers l’accent de Pantin du professeur, il avait eu du mal à saisir cet art de vivre. Le regard courroucé d’une jeune femme dont il avait malaxé l’épaule et tordu les chevilles durant quatre minutes trente, l’odeur de sueur que tentaient de couvrir de mauvais parfums, cette promiscuité, pour lui, malsaine de corps boudinés dans des robes ou des costumes trop étriqués l’avaient achevé et dissuadé de poursuivre.

Il persévéra malgré tout dans sa quête du monde. Chez sa boulangère, un des rares commerces qu’il fréquentait, une affichette vantait les mérites d’un club de rencontre pour célibataire, veufs ou divorcés des deux sexes. Il s’y rendit un samedi à l’heure du thé, laissant inachevée sa toile hebdomadaire. Une trentaine de personnes, en majorité des femmes, se livraient à diverses activités : jeux de cartes, scrabble, questions pour un champion, tentatives de conversation devant une tasse de tilleul menthe. Tous s’épiaient, mais les regards, pourtant chargés d’espérance, se fuyaient. Sa solitude lui avait toujours paru légère ; le poids de ces solitudes accumulées l’accabla. Il prit la fuite. Ce fut sa dernière tentative. Il reprit sans regret, mais fier d’avoir essayé, le rythme de sa vie.

Donc, le mardi 15 février, 2000, à 7 h 45, une goutte d’eau tombée d’une jardinière de bégonias fraîchement arrosée fit découvrir à Alain un magasin de fleurs dont il avait, jusqu’à ce jour ignoré l’existence. La vitrine, petite mais joliment éclairée, était emplie de compositions florales aux couleurs éclatantes, tableau savamment composé pour mettre en valeur chacun de ses éléments.  Il ressentit une double impression d’harmonie et d’exubérance. Il ne s’attarda pas. Il lui restait dix minutes de marche, pour arriver à l’heure à son travail. Ponctuel, il ne supportait pas d’être en retard.

Le lendemain, il se réveilla un quart d’heure plus tôt qu’à son habitude.  Il bâcla douche et toilette, avala rapidement son petit-déjeuner, un thé au jasmin et deux biscottes beurrées, s’habilla à la hâte, et marcha d’un pas alerte vers le magasin de fleurs, sans même lire.

La devanture lui sembla identique à celle de la veille, mais il n’en était pas certain.  Une enseigne ouvragée le renseigna sur le nom de la boutique : « l’Arrosoir ». Sur la porte, une affichette, joliment décorée, indiquait les heures d’ouverture : 9 h 30 – 13 h, 14 h 30 -19 h30.

Il prit le temps de détailler la vitrine. Alain ne connaissait rien aux fleurs. Il identifia bien d’orgueilleuses roses au rouge vermillon, quelques arrogantes tulipes d’un jaune éclatant, de timides iris bleu pastel, mais il ignorait le nom de la plupart des autres fleurs. Son incapacité à les identifier le contraria. Il aimait pouvoir mettre un nom sur ce qu’il voyait. Cela le rassurait, lui faisait paraître le monde moins incertain. Son quart d’heure de contemplation fut trop bref et il parcourut le reste de son trajet jusqu’à son travail en élaborant des plans pour l’avenir. Le soir même il fit deux achats : un appareil de photos polaroïd, une encyclopédie botanique en trois volumes. Dès lors le rythme de sa vie fut totalement transformé. Il se réveillait dorénavant à six heures vingt. Douche, petit déjeuner inchangé, sept heures dans la rue, sept heures dix devant le magasin de fleurs, sept heures quarante-cinq en marche vers les archives municipales ; donc 35 minutes devant l’Arrosoir. Durant vingt minutes, il détaillait la vitrine, cherchant ce qui avait changé depuis la veille. L’agencement était si harmonieux, les plantes et les fleurs paraissaient tant participer à un intime dialogue sensuel qu’il lui fallut, les premiers jours, quelques minutes pour remarquer les changements. Plus tard il découvrit que la vitrine se modifiait doucement, par petites touches, de manière presque invisible, en respectant le rythme lent de la nature. En comparant les photos prises à un mois de distance, il constata que tout était différent. Une subtile métamorphose s’était opérée en douceur, le paysage avait changé, mais le plaisir restait le même, l’impression d’harmonie et d’exubérance qu’il avait ressentie la première fois était identique.

Il consacrait le quart d’heure suivant à photographier la vitrine : une photo d’ensemble et des gros plans de chacune des fleurs et des plantes. Le soir il changeait son itinéraire pour éviter de passer devant le magasin. La pensée d’y voir des clients lui paraissait une violation de son intimité. Sitôt rentré chez lui, il disposait les photos sur sa table, repérait les fleurs qu’il ne connaissait pas, en recherchait le nom et les caractéristiques dans son encyclopédie. Il collait alors la photo sur un grand cahier, en ayant pris soin d’indiquer la date du jour, et recopiait soigneusement l’article de l’encyclopédie. À tout autre ce travail aurait paru fastidieux ; pour Alain c’était une jubilation. Il aimait particulièrement les noms savants, souvent en latin, des fleurs et des plantes, « des mots anciens, comme un bouquet de fleurs fanées », : anthurium, lisianthus, amaryllis, clématite, nepeta, passiflore, polygonome, nymphaea alba, calla…En écrivant chacun de ces noms sur son cahier, il ressentait une émotion qu’il n’avait jamais connue auparavant, une excitation de ses sens qui le troublait.

À travers ses recherches, Alain percevait un monde qui lui était inconnu, un monde chargé de vies et de morts (« parce que les fleurs, c’est périssables »), un monde changeant au fil des jours et des saisons, un monde de beautés éphémères, de désirs, de voluptés promises, mais pour lui inaccessible, un monde en couleur, tendre et ardente. Bref, dans cette étroite mais riche vitrine Alain découvrit la femme, ou se plut à l’imaginer.

Il connaissait peu le corps des femmes. Il avait bien deux ou trois fois acheté subrepticement des journaux pour hommes dans des kiosques de gare ; il était même entré dans une salle d’un cinéma porno, mais en était sorti presque immédiatement, terrifié par les images qu’il avait vues.  En fait, il ne connaissait les femmes que par les romans. Vers 17 ans, il avait été amoureux d’une jeune lycéenne, s’était enhardi, après de longues hésitations et des nuits agitées, à l’inviter au théâtre. Elle avait accepté, mais après la représentation, lorsqu’il l’avait invitée à boire un thé avec la volonté de lui déclarer son amour, elle lui avait répondu qu’elle n’avait pas le temps, car Gérard, le beau Gérard, l’attendait. Depuis il n’avait jamais eu l’audace de réitérer une telle tentative de peur de subir la même désillusion.

Mais là, devant ce magasin fermé, tous les rêves lui étaient permis.

Chaque fleur le rapprochait d’un univers qu’il avait tant désiré sans jamais oser se l’avouer. Et dans ces compositions florales se dessinait l’image d’une femme, de la femme dont il rêvait lors de ses courtes nuits et plus encore l’image de la fleuriste. Car pour lui aucun doute, seule une femme pouvait posséder ce goût subtil et sensuel, cette audace, cette impudeur pour associer une rose pourpre ardente, frémissante à un fier tournesol penché, à la fierté vaincue par tant de beauté, une orchidée orgueilleuse et triomphante à de modestes renoncules, de vivaces et tendres astilbes à d’éphémères hibiscus, des glaïeuls élancés à des colchiques vénéneux. Au fil des jours et des transformations, il se l’imagina :  belle, bien entendu, beauté naturelle mise en valeur par un brin d’affectation, d’une humeur en apparence joyeuse, mais sur fond de mélancolie, changeante, surprenante, semblable à sa vitrine. Il s’amusait à assembler les pièces d’un puzzle fleuri : des cheveux aux teintes de sous bois à l’automne, des yeux à la frontière du marron et du vert, symbiose de l’écorce et de la feuille, des lèvres à la douceur des pétales de primevères, une peau au velouté des anémones, un corps comme une tige de syngonium, à la fois souple et robuste, emplie de sève, de vie, tige que vous saisissez à pleines mains et qui, parfois, vous laisse les paumes ensanglantées.

Un samedi, il essaya de la peindre, telle qu’il se la représentait. Mais il tremblait tant, l’émotion était si forte qu’il renonça et traduisit son désir contenu par des taches de couleur encore plus vives qu’à l’habitude.

Au printemps il eut un choc en découvrant les asphodèles. Elles lui rappelèrent un vers de Victor Hugo, reste d’années boudeuses passées à l’école : « Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèles ». Il aima leur aspect à la fois solide et fragile, le contraste de leurs longues tiges rugueuses et de leurs délicats pétales blancs, en étoile, nuancés de rose. Pour lui ils représentaient la virginité offerte au désir du mâle.

Dans son encyclopédie, il apprit que pour Homère les asphodèles étaient la plante des enfers, que « passé le royaume des rêves, on aboutissait au but, la pelouse aux Asphodèles ».  Pour lui l’enfer d’une convoitise trop longtemps contenue se transformait au petit matin, devant cette vitrine où triomphaient les asphodèles, en une promesse de paradis.

Et au-delà de son aspect, l’asphodèle le fascinait par son nom, sa musicalité et sa composition. Il avait toujours aimé jouer avec les mots et il avait remarqué que ses initiales AS, pour Alain Sornac, correspondaient aux deux premières lettres de la fleur et qu’entre « phodèle » et « fou d’elle » une seule lettre modifiait la consonance des deux mots : le U vert des voyelles de Rimbaud. Vert, un signe de nature et d’espérance. Il fut triste de les voir disparaître au début de l’été. D’autres fleurs colorièrent la vitrine, certaines l’émoustillèrent, toutes lui plurent, à l’exception des myosotis, souvenirs d’amours qu’il n’avait pas vécus, mais aucune n’effaça les asphodèles.

Sa contemplation quotidienne dura plus de quinze mois. De jour en jour son envie d’entrer dans le magasin, de voir la fleuriste, grandissait. Mais il ne s’en sentait pas encore capable. Il attendait un signe. Ce fut la réapparition des asphodèles à la fin du mois de mai. Il y vit comme une invitation. 

  Le 9 juin, il prit une journée de congé ; il fit une longue toilette, se parfuma légèrement à l’eau de rose. Il s’acheta une chemise bleu lavande, délicatement décorée de motifs stylisés de fleurs blanches, une veste lilas. Il se fit tatouer douloureusement, à la base du cou, l’image réduite d’un asphodèle. Il se voulait neuf. En se regardant dans sa glace, il constata qu’il avait réussi. Après un déjeuner léger dans un restaurant végétarien, il rentra chez lui pour examiner longuement son album de photos de la vitrine. Il s’attarda sur les asphodèles, sentant, en les voyant, croître sa détermination, prenant la mesure dans chacun des six pétales du temps perdu de sa vie solitaire. À cinq heures il était prêt. Il eut une dernière hésitation devant la porte, la peur de ne pas être à la hauteur, mais le désir fut plus fort.  

Il pénétra dans le magasin. Un homme d’une cinquantaine d’années, un peu replet, avec un début de calvitie, le regard bleu et vif derrière ses lunettes, lui sourit : « Est-ce que je peux vous aider ? »

Alain Sornac et Coriolan Courtaud, surnommé Coco par ses amis, se pacsèrent deux ans plus tard. Ils vendirent le magasin de fleurs et ouvrirent un bistrot de quartier. Ils hésitèrent longtemps à appeler leur café « l’asphodèle », mais ils renoncèrent : c’était leur intimité. Ils se décidèrent pour « L’arrosoir à rosé ».