Palmarès du Concours de la Nouvelle 2009


Les Feuilles de Prévert

3ème Prix : Jordy Grosborne

Elle m'a dit de rentrer. Vite ! Qu'elle n'allait pas bien ! Elle resterait là, cette nuit, à m'attendre avec les filles…

La première sonnerie avait résonné dans le silence de mon bureau. Le regard perdu au-delà de la vitre parsemée de gouttelettes consciencieusement battue par la pluie, j'avais entendu le vent siffler dans les arbres débutant leur effeuillement automnal. Je l'avais vu danser avec les lampadaires le long des rues à l'asphalte luisant. Je l'avais observé faire tanguer sur les trottoirs noirs, les ombres pâles des derniers passants recroquevillés dans leur manteau, accrochés à leur col et poches pour ne pas chavirer dans l'immensité de la nuit citadine.

J’avais soupiré à la troisième. Je savais déjà les mots, éreintés, anémiés, implorant ma présence. Ces mots abrasifs érodant ma volonté, imperméabilisant inexorablement mon existence à la sienne.

Les sonneries s'étaient succédées, petits poings tambourinant à ma porte.

À la sixième, je me demandais comment la vitre faisait pour résister aux assauts répétés du vent et des milliers de gouttes d'eau. J'avais pensé à l'effet papillon et avais été tenté de porter une perle de pluie à mes lèvres, vérifier qu'elle n'était pas salée !

À la neuvième, j'avais cru qu'une d'entre elles avait réussi à percer les défenses de verre et m'avait heurté, car quelque chose de liquide et de chaud glissait sur ma joue.

À la onzième, je m'étais souvenu que l'automne était là, traînant son funeste cortège de tristesses. Prévert peut bien vouloir le rendre enchanteur, il est moche.

« Oh ! Je voudrais tant que tu te souviennes, Des jours heureux où nous étions amis, En ce temps-là la vie était plus belle, Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui. »

À la treizième sonnerie, j’avais acquis la certitude qu’elle ne raccrocherait plus : Ni cette nuit, ni les suivantes. Elle n'avait jamais aimé cet automne des chrysanthèmes et des tombes à nettoyer en procession. Les fantômes apprécient peut-être les anniversaires ! Pas ma femme.

J'avais le regard fixé sur la photo posée sur mon bureau. Quatre personnes sur fond bucolique : Deux êtres chers, un mort et une énigme dont les battements de cœur téléphoniques semblaient désormais prendre directement naissance dans mon cerveau.

J’ai finalement pris l'appel. Elle n'avait rien demandé. Elle n'usait que des mots nécessaires, le superflu était un luxe qui lui coûtait trop. Je l'imaginais assise sur le carrelage, ployant sous un fardeau à perpétuité, avec le téléphone collé contre l'oreille, extension de son mal-être. Peut-être ses appels n’étaient-ils qu'une inadvertance mécanisant la souffrance en la rendant rationnelle, contrôlable ? J'avais pensé aux filles. Elles devaient être avec elle, depuis longtemps endormies sur sa longue et douce robe de soie blanche qu'elle quittait de moins en moins, presque un linceul. C'est sans doute aussi par inadvertance que mes doigts caressèrent un instant le vide, suivant le pli imaginaire du vêtement au long des formes de son corps. Il y eut un blanc insondable, puis ces mots, « Rentre vite. Ça ne va pas… Je t'attends, cette nuit, avec les filles. » C'est tout. Elle ne me demandait jamais rien d'autre alors nos conversations ne duraient pas, à peine une respiration... Une amertume !

« J'arrive » avais-je juste dit. Lorsque j'avais raccroché, la chemise collait mon torse et j'avais le visage trempé. La fenêtre était grande ouverte et les bourrasques me fouettaient. J'avais passé la langue sur les lèvres, elles étaient légèrement salées. Des feuilles mortes jonchaient maintenant le sol de mon bureau.

« Tu vois, je n'ai pas oublié »

Je passai finalement vite chez moi avant de prendre la route. Couper le gaz, couper l'eau, couper l'électricité, couper court… Mon absence risquait de s'éterniser au-delà du prévisible. Je ne pris que ce qui était devenu avec le temps simplement nécessaire.

Les essuie-glaces se noient depuis une heure et je poursuis la ligne blanche déformée par les rigoles de pluie dégoulinant sur le pare-brise. L'autoroute devient mer démontée. Mon embarcation manque de chavirer. Les éléments cherchent à me rendre corps et âme au chagrin nappant l'asphalte. J’entrouvre la vitre pour écouter l'air du temps s'écraser sur le pare-brise. Je suis un capitaine solitaire faisant corps avec son bateau. Des embruns étincellent sans doute ma barbe et mes cheveux se gonflent d'orgueil sous les rafales. Dans le rétroviseur, je suis poursuivi par un tourbillon grisâtre. La pensée que mon petit matelot me manque étrangle subitement ma gorge. Une seconde, je perçois sa présence sur le siège arrière, mais le rétroviseur ne reflète plus qu'un passé amnésique.

Ce devait être une nuit comme celle-ci qu’a dû affronter mon épouse ! Humide, noire, expéditive comme un destin qui frappe au détour d'un virage. Ma femme, la pluie, l'arbre centenaire et sa progéniture agonisante qui n'en finissait pas de mourir sur cette route de fin octobre. Le décor était planté avec dans le rôle-phare notre jeune pousse printanière qui n'aura pas vu son quatrième hiver, mort sur le coup avec les feuilles de Prévert.

Il n'y a jamais eu plus simple et plus abominable tragédie que de survivre à son enfant. Il n'y a sans doute jamais eu non plus de plus horrible torture pour un parent que celle d'en être la cause.

Difficile de dire maintenant si ce jour tragique a eu un lendemain. Sans doute les heures, les secondes, la vie, se sont-elles égrainées, mais le vide ne laisse pas de trace sur les aspérités du gouffre. Bien plus tard, on remblaie à pleines pelletées avec ce qu'on trouve dans les albums photos, on colmate d’anecdotes offertes parfois avec perversité, on calfeutre avec la bienséance ou les conseils du psy. On balance des lieux communs dedans jusqu'à pouvoir marcher dessus pour joindre le bord opposé du précipice, là où se trouve l'autre, qui attend… Qui attend quelqu'un qui ne viendra plus car on a empilé au point d'étouffer le réel souvenir du disparu, sans lui laisser la moindre chance de survivre dans nos synapses.

De cette masse informe de mémoire surgissent parfois des sons, des impressions diffuses. Sirènes, lumières blanches, bleues, douleurs, couloirs, blouses, douleurs, cris, chuchotements, asphyxies, douleurs, angoisses, douleurs, larmes, perfusions, sondes, douleurs, solitude, désespoir, douleurs, absence, silence, douleurs, douleurs, douleurs… La sienne, la mienne, physique, morale, partout, chaque seconde, à chaque respiration, pour tous les battements de cœur imposés à vie.

Puis le décor change. Terminées les visites à l'hôpital, cocon finalement précieux où il suffit de se tenir la main sans parler pour se soutenir, où les excuses pour échapper au regard de l'autre sont aisées et médicales, où nous avions précieusement évité de parler de l'accident et du petit pour que nous ne soyons pas un condamné et un accusateur, mais simplement deux tristesses analogues.

UN souvenir n'est sûrement pas fabriqué car il me massacre l'âme, c'est notre premier regard, après ! Cette intensité exacerbée par la brillance des larmes de mon épouse m'a transpercé le cœur. Ses lèvres tremblaient peinant à retenir tous ces mots bousculés dans sa bouche et qui semblaient vouloir se jeter à mon visage. Puis elle a simplement baissé les yeux devenus ternes et nous n'en avons jamais parlé.

Là, dans la voiture fendant les eaux, pris par une crue d'accablement, je hurle. Jusqu'au dernier souffle, je hurle. Jusqu'à la brûlure de mes cordes vocales. Je hurle.

Je ne sais plus combien de semaines avaient duré ces allers-retours entre le blanc hospitalier et le noir de la maison. Je sais juste qu'il avait fallu quitter ce rythme paradoxalement rassurant pour rejoindre la vie commune au foyer familial où la perte de notre enfant était gravée dans le moindre objet, ridicule ou essentiel, pleurait dans tous les lits, des nôtres à ceux des filles.

J'aurais dû prévoir que notre vie aussi s'était achevée contre cet arbre.

Je me souviens lorsque nous nous étions rejoints dans le hall de l'hôpital pour la sortie. Elle avait semblé vouloir dire quelque chose d'important, mais elle avait simplement soupiré. Sans doute voulait-elle savoir si je lui pardonnais ? Certainement voulait-elle raconter ce qu'il s'était passé, donner sa version, ses excuses ? Mais nous ne devions pas en parler, je l'avais bien compris dans ce premier regard, alors je serrais simplement ses doigts entre les miens.

« C'est une chanson qui nous ressemble, Toi, tu m'aimais et je t'aimais, Nous vivions tous deux ensemble, Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais. »

Arrivés à la maison, les filles nous attendaient sur le perron et mon épouse se désagrégeait. Je pris ses épaules. Elle me regarda durement et susurra avec une pointe de reproche : « Je n'y arriverai pas » , puis elle se dégagea doucement de mon étreinte et éclata en sanglots. Les filles se jetèrent dans ses bras sans même me prêter attention et elles rentrèrent toutes les trois comme un seul être en me laissant seul avec ma peine sur le pas de la porte. J'avais craint un instant que les filles ne la haïssent ou l'ignorent, je n'avais pas pensé qu'en la soutenant de toutes leurs forces, elles en oublieraient de me secourir.

Pourtant, elles l'ont fait ! Des semaines, des mois, trois ans, à jamais !

« Mais la vie sépare ceux qui s'aiment, Tout doucement, sans faire de bruit… »

Oui, c'est bien dans ce silence que la déchirure fut la plus pénible.

Un véhicule en face me fait des appels de phares. Je tangue à tenir toute la route. Je me surprends à chantonner.

« Oh ! Je voudrais tant que tu te souviennes… »

C'est ce qu'elle m'avait dit alors que je quittais la maison pour m'installer loin tenter de vivre et les laisser dans une symbiose dont j'étais exclue un peu plus chaque jour. Nous nous reprochions tant de choses futiles pour ne pas nous reprocher le principal que la vie côte à côte en était devenue insurmontable.

Curieusement, c'est peu de temps après mon départ que les appels nocturnes de mon épouse ont commencé. Chaque fois qu'elle m'ouvrait la porte, je discernais un espoir dans ses yeux, puis il disparaissait comme si je la décevais une fois de plus. Je n'ai jamais su ce qu'elle espérait d'abord, et je n'ai jamais compris ce qu'elle détestait ensuite. Mais je venais à chaque fois et aujourd'hui je n'en peux plus. Pourtant je l’aime toujours, au point de la prendre dans mes bras jusqu'à ce qu'elle sanglote et me rejette sans un mot ! Alors je rentre dans mon appartement débordant de solitude.

Une fois j'ai craqué. Une seule ! J'étais venu une nuit comme celle-ci. Un crissement à l'étage m'avait fait deviner que les filles nous espionnaient. J'avais juste demandé ce qu'elle avait. Elle avait tourné le dos, déçue, en disant « Rien, comme d'habitude !». Les filles étaient rentrées dans leur chambre en reniflant. Alors j'avais trahi notre ligne de conduite et lui avais demandé pourquoi elle était sur cette route ce soir-là par cette pluie battante. Pourquoi en pleine nuit, pourquoi avec notre enfant et pourquoi ne l'avait-elle pas attaché correctement dans le siège ? Avais-je terminé en hurlant. Elle s'était retournée, m'avait regardé avec une absolue incompréhension et m'avait frappé, encore et encore, des deux poings serrés à s'en briser les doigts, sans dire un mot. Puis elle s'était effondrée en marmonnant « fous le camp ».

La route se rétrécit. Les arbres prennent des allures de gardiens d’un temple imaginaire. L'un d'entre eux doit encore porter les stigmates boursouflés de la collision. Un souvenir de vie, comme d'autres portent un cœur gravé dans leur écorce. Je regarde dans le rétroviseur. Il m'a semblé voir le petit bouger dans son siège… Mais il est mort ? La fatigue m'embrouille. Tout ressurgit en relents nauséeux. C’est la faute de l'automne, de Prévert et de toutes ses feuilles… Ou de ce que j'ai dans le chiffon sur le siège passager. Je suis différent ce soir. Autre que l'homme des deux dernières années passées loin, autre que lors des trois automnes suivant l'accident passés à tenter d’excuser l'inexcusable, et autre surtout que celui qui aimait imiter Montand chez la fleuriste pour séduire la plus belle fleur qui allait devenir sa femme.

La maison est en vue. Elle semble engloutie par les trombes d'eau et l'on discerne à peine les deux fenêtres allumées. Je serre le chiffon contre moi et je sors. Quelques secondes suffisent à me transformer en serpillière. Une fois au perron, je sonne, comme à nos habitudes. Personne. Toutes les vingt secondes je fais un pas en arrière sous la pluie pour faire fonctionner le détecteur de présence. Je serre le paquet sous le bras. Noir. Je recule. Lumière. J'avance. Noir. Je recule. Je suis humide du ciel et des yeux. Lumière. J'avance. Aux sonneries cardiaques de mon épouse de tout à l'heure j'oppose ma lumière clignotante sur le perron de sa porte. Nos vies en morceau s'apostrophent en morse. Qu'espère-t-elle ? Noir. Lequel veut aider l'autre ? Pluie. Ce premier regard, si triste et ses yeux… Lumière. Mon silence à l'hôpital. Noir. Malentendu ? Pluie. Toutes ces années à m'appeler… Lumière. Pourquoi n’ouvre-t-elle pas ? Noir. Trop tard ? Pluie. Mes doigts crispés sur le chiffon. Lumière. Il pleuvait aussi ce soir-là. Noir. Il faisait nuit. Pluie. Je prends mes clefs et ouvre. Lumière. Silence. J’étouffe. Elles doivent être endormies à l'étage dans la chambre des petites. Je pose le chiffon sur la table basse et regarde le revolver pris chez moi avant de partir, après avoir coupé le gaz, coupé l'eau, coupé l'électricité… Pour couper court à des vies écorchées.

Je monte, arrive devant la chambre et réalise que la fenêtre de l'étage allumée n'était pas celle des filles, mais celle de notre garçon. Mon cœur s'accélère. Je ne suis pas rentré dans sa chambre depuis l'accident, je ne sais plus à quoi elle ressemble et ce vide me désespère. J'entrouvre la porte, veux appeler mon épouse mais son prénom ne dépasse pas mes lèvres. Il ne me vient pas même en bouche car… Je ne m'en souviens plus ! L'égarement me panique, je cherche celui des filles… Néant. Je me cogne dans ma tête et ne comprends pas. Soudain, la mémoire ! Je le revois dans son siège, il pleut, il fait nuit, il y a cinq ans. Je me retourne pour lui dire de rester calme. Il n'est pas attaché, je suis parti si vite après la dispute avec ma femme, j'ai oublié. Je roule si vite. D'une main, je veux refermer le harnais, il vaut mieux être prudent avec ce temps… Je distingue juste du coin de l'œil les feuilles, mortes au milieu de la route, tapies à nous attendre. Je glisse, je percute, je blesse… Je tue.

Au milieu des souvenirs, je termine de pousser la porte de sa chambre.

Elle m'avait pourtant dit de rentrer. Vite ! Qu'elle n'allait pas bien ! Qu'elle resterait là, cette nuit, à m'attendre avec les filles… L'arme pend au bout de mon bras ballant. Elles n'attendront plus personne. Ma femme porte sa douce robe de soie blanche qu'elle quittait de moins en moins, son linceul, et les filles semblent endormies sur ses genoux, au détail près qu'on ne dort pas avec les yeux grands ouverts. Elles me fixent, m'accusent, m'interrogent. Elles sont mortes ! Mon épouse semble encore une fois avoir cet espoir sur les lèvres, cette phrase toujours conservée pour elle, pour continuer de vivre, juste écrite sur le papier que je lis entre ses doigts rigides et froids. « Alors, te souviens-tu maintenant ? ».

Oui, je me souviens ! Sirènes, lumières blanches, bleues, douleurs, couloirs, blouses, douleurs, cris, chuchotements, asphyxies, douleurs, angoisses, douleurs, larmes, perfusions, sondes, douleurs, solitude, désespoir, douleurs, absence, silence, douleurs, douleurs, douleurs…Rien que ma douleur !

Le révolver est encore entre mes mains, j’en colle le canon sur ma tempe. Tout ce temps…

« Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, Les souvenirs et les regrets aussi, Et le vent du nord les emporte, Dans la nuit froide de l'oubli. Tu vois, je n'ai pas oublié… ».