Rubrique Les Mots Passants
![]() |
A vous revoir…
La sonnerie du téléphone déchire le silence et réveille Martin en pleine nuit. Encore tout endormi, enfoui dans les oreillers, il ouvre péniblement un œil qu’il dirige vers le réveil et constate qu’il n’est que deux heures trente. Il cherche à tâtons l’appareil hurleur, le trouve, décroche et répond en bafouillant un oui qui n’est vraiment pas très affirmatif.
A l’autre bout du fil une voix de femme lui répond :
– Vous êtes bien Monsieur Toussaint ?
– Oui, répond-t-il, sans bien comprendre ce qui se passe.
– Je vous appelle pour vous dire que je vais mourir.
– Pardon ? Qui êtes-vous ? demande-t-il après un temps d’étonnement.
– Peu importe qui je suis. Je ne suis personne, une voix inconnue, évanescente et non désirée.
– Nous nous connaissons ?
– Non.
– Alors pourquoi moi ?
Il ne réalise pas très bien ce qui se trame, persuadé d’être dans un cauchemar dont il ne va pas tarder à sortir. C’est certainement une blague de fort mauvais goût, ou une erreur. Peut-être a-t-il tout simplement mal compris, mais la voix enchaîne à l’autre bout, ce qui achève son réveil et force son attention, en l’obligeant à s’asseoir dans son lit pour s’assurer qu’il ne rêve pas, avec le combiné miraculeusement collé à son oreille comme un coussin.
– Comment « pourquoi vous », que voulez-vous dire ?
– Je veux dire : pourquoi vous m’appelez moi, pour m’annoncer cela ?
– Parce que.
– Mais encore ?
– J’ai feuilleté le bottin et je suis tombé sur vous, Toussaint, j’ai pensé que le nom était de circonstance. Ce jour précède celui des morts, vous étiez donc tout désigné pour recueillir mes dernières confidences. Avec un tel patronyme on ne peut qu’être à l’écoute de son prochain. Et même si je me suis trompée, ça n’est pas grave je ne vous dérangerai pas longtemps. Veuillez m’excuser, je m’en vais, mais j’avais envie, plutôt besoin, de le dire à quelqu’un. Vous pourriez me raccrocher au nez en m’injuriant, ce que je comprendrais très bien mais, à tout prendre, cela me ferait encore moins de mal que si c’était un ami ou un parent. Au revoir et merci, rendormez-vous, considérez que c’est une erreur.
– Attendez, ne partez pas. Maintenant que je suis réveillé, je vous écoute. Je dirais même avec plaisir si le mot n’était pas circonstanciellement déplacé.
…Qui êtes-vous ?
A présent bien éveillé, il succombe lentement au charme de cette voix calme, douce, qui paradoxalement dégage une telle assurance qu’il s’en trouve complètement déstabilisé. Si les mots qu’elle a prononcés n’étaient pas en soi aussi terribles on pourrait croire à une roucoulade d’amante. En tous cas, mis à part la sonnerie qui l’a tiré des bras de Morphée avec violence, la musique qui s’échappe du combiné pour couler comme du miel dans son oreille lui plaît.
– Déjà répondu, dit-elle.
– Même si vous n’êtes personne, puisque cette personne a une voix, peut-être possède-t-elle aussi un nom ?
– Suzanne. Rien qu’en le disant, j’entends déjà comme un écho qui répète dans ma tête « Anne s’use ». Mieux, elle est complètement usée, finie, au bout du rouleau, au fond du gouffre et je vous laisse compléter une liste qui serait tellement loin de la vérité.
– Si c’était vrai, vous seriez sans voix et nous ne serions pas en train d’échanger des énigmes au milieu de la nuit.
– Je ne vous ai pas appelé pour faire un brin de causette, mais parce que je voulais « me dire », comme on se raconte, dans un dernier hurlement, un ultime murmure à brûle-pourpoint que j’allais mourir, pour voir, m’habituer, me familiariser et non pas pour avoir votre sentiment sur un fait auquel vous ne pouvez absolument rien. Comprenez-vous ? Je vais abandonner la vie, avec un tout petit jour qui reste à venir et qui n’ose pas sortir du noir de peur d’abréger prématurément la nuit. La peur de vaincre, vous savez bien ? Consentir à laisser aussi ces temps d’obscurité qui depuis trop longtemps m’habillent de sombre ; même en pleine lumière c’est sombre, même avec des robes à volants multicolores c’est sombre et triste. Quitter le bottin téléphonique et les autres, vous. Avant de vous connaître, avant que la mort avec sa grande faux ne vienne triomphante se pavaner, je vais lui jeter en pâture la misérable image de sa propre vie : ma vie…
Martin est paniqué par le désespoir serein de cette femme, qu’il découvre, et qui vient lui offrir impudiquement des éclatements de sa vie. Bien que physiquement transpercé par les émotions que ces murmures suscitent en lui, il trouve cette façon de communiquer superbement érotique, sensuelle, malgré la violence des silences.
– Mais, dit-il, vous avez bien cinq minutes ? Juste de quoi échanger quelques nouvelles. Puisque les dés semblent jetés, peut-être, avant de refermer la porte, consentiriez-vous à me donner des nouvelles de l’hiver et moi je vous parlerai de l’été. Il y a si longtemps qu’ils se fuient que nous pourrions essayer de les mettre en présence l’un de l’autre, mettre en œuvre la rencontre ?
– Encore un beau parleur ! Vous dites des choses dont vous ignorez tout, jusqu’à la signification des mots que vous sortez je ne sais d’où et que vous collez, assez mal je dois dire, au temps. Celui qui s’écroule avec un silence lourd, pesant, comme ce repos de grande nécessité, ce repos qui déborde et borde déjà ma mort… Vous êtes pareil aux autres.
– Quels autres ?
– Tous ! Ces longues colonnes sans visage qui emplissent les pages du bottin, avant et après vous, dans la rue, dans ma tête…
– Pourquoi voulez-vous en finir ? Et avec quoi, ou qui ?
– Avec la vie, la souffrance, la douleur, et l’absurdité de l’existence. Il n’y a plus rien qui me retienne.
– Il y a l’amour.
– Vous vous moquez Monsieur ? Savez-vous seulement l’âge que j’ai ?
– Celui d’aimer ! A votre voix, je dirais longtemps et fort, car vous n’êtes pas très vieille. Encore que cela ne veuille pas dire grand chose.
– J’ai l’âge du monde. Qu’entendez-vous par aimer ? Est-ce à faire l’amour que vous pensez ? Peut-être allez-vous me demander mon adresse pour venir me rejoindre et, comment dites-vous, me baiser ?
– Absolument pas. Mais je suis un peu vaseux, si nous prenions un café pour nous éclaircir les idées, qu’en pensez-vous ? Vous me donnez votre numéro de téléphone, pour que je puisse vous rappeler après l’avoir bu et nous reprendrons la discussion.
– A quoi jouez-vous ? Je ne vous donne rien. Je n’ai pas envie de vous voir, ni vous, ni personne d’autre. Pas plus que je n’ai envie d’être sauvée in extremis par des pompiers, des curés ou des anges quels qu’ils soient.
– Alors nous allons faire autrement. Nous allons raccrocher, préparer chacun de notre côté un café puis dans cinq minutes vous me rappellerez et nous le boirons ensemble, sans que je sache où vous êtes. Vous resterez cette voix surgie d’ailleurs.
Si elle accepte, pense-t-il, c’est gagné. Si elle me rappelle c’est qu’elle aura encore quelque chose à attendre. Il y a bien sûr le risque qu’elle abandonne.
Aucun son ne sort du combiné. Martin attend, le souffle court, espérant un mot de cette inconnue qui par ses abandons qu’elle distille parcimonieusement tisse un semblant de filet, une toile d’araignée dans laquelle il se prend, s’englue, un piège qui se resserre petit à petit, une sorte de vie indépendante d’eux-mêmes, de leur réciproque et si différente situation qui s’installe. Quelque chose naît entre Elle et Lui, entre leurs voix. Un espace qui va de l’oreille de l’un à celle de l’autre. C’est un peu comme si trois mondes se juxtaposaient : celui de Suzanne, surgissant de très loin, de l’inconnu, du néant, du cœur des ténèbres ; le sien, cerné et délimité par une chambre coconnée et un appareil, et le pays de l’entre-deux qui leur permet de s’affronter, de se séduire, de se découvrir et de se fuir. Le temps plus. La seconde que met un souffle pour parcourir et consommer l’isolement.
Le son de sa voix lui devient d’autant plus nécessaire et agréable qu’il la sent vulnérable.
– Vous êtes un verre de cristal que la brise du soir fait chanter…
Elle ne répond plus. Martin s’affole un peu et augmente le débit de ses mots en haussant légè-rement le ton. Il se fait suppliant :
– Je vous en prie répondez-moi. J’ai besoin de votre voix. Je sais, vous, vous n’avez plus besoin de rien, mais moi ? Vous n’avez pas le droit de disposer de moi comme ça. Vous arrivez, vous faites trois petits tours dans mon existence et vous repartez en me laissant la soif de vous, de l’inconnue que vous êtes et qui est peut-être mon « autre » énigmatique.
Le mutisme complet étouffe l’air. Martin voudrait se lever, s’habiller et tenter l’impossible mais il ne sait pas quoi. Il ne peut raccrocher comme si rien ne s’était passé. Pas seulement parce qu’une femme est en danger de mort, mais à cause d’un phénomène bien plus fort : Suzanne au bout de sa main s’alimente de son souffle et lui a besoin de respirer pour et par son désespoir.
– J’ai cinquante-deux ans, et vous rappelle dans cinq minutes.
Et le bip bip de la tonalité prend la suite.
Non, ça n’est pas gagné. Au contraire, à présent il a tout à perdre, à commencer par Elle, mais surtout Lui-même. S’enfoncer dans le monde insolite de la communion et s’y dissoudre, disparaître à la manière du sable mouvant qui engloutit sa proie, lentement mais irrémédiablement. A présent, les cinq minutes lui paraissent interminables. A quoi peut bien servir, ici, cette notion éculée du temps, des minutes, des heures, des années ? Cela ne signifie plus rien. Si on mettait en présence un papillon et un éléphant, l’unité de temps serait l’instant, la chose à vivre.
Pour étirer sa vie jusqu’aux extrémités de soi-même, on a tout intérêt à faire descendre son rythme cardiaque, se calmer et repousser bras et jambes en croix le plus loin possible dans l’espoir d’atteindre l’étrangère, d’établir le contact et passer d’une carapace à l’autre. Ecartelé de peur et de douleur à en être anesthésié et à ne ressentir que le bout acéré de nos os poussant sur nos chairs pour sortir de notre corps, de notre solitude.
Tous les murs qui nous entourent abritent des voleurs, des assassins, des innocents, des autres qui sont eux aussi suppliciés sur une croix comme au Golgotha, mais sans avoir l’explosion des cieux pour couvrir le tintamarre de l’ultime instant et masquer la terreur que nous inspire l’inconnu.
Les cloisons camouflent l’indifférence, la solitude de chaque condamné. Suzanne se trouve au bout d’un fil aussi long que l’éternité et peut-être aussi l’oreille collée à la cloison de sa chambre. Il y a au moins dix fois cinq minutes qui se sont écoulées. Le réveil est perfide.
Martin a fait le café, il en sent l’odeur, en a empli une tasse qu’il a posée sur sa table de nuit à côté du téléphone et assis sur son lit, attend.
Soudain la sonnerie retentit comme la sirène d’un bateau quittant le port, pour traverser un brouillard à couper au couteau, une auloffée espérant dans le vent. Martin se précipite sur l’appareil :
– Suzanne ? Je suis là. Vous avez mis longtemps, il y a au moins…
– Cinq minutes.
– J’ai tellement eu peur, que je ne me suis pas rendu compte du temps ni de la vitesse à laquelle il passait.
– Vous aviez peur de quoi ?
– Que vous n’appeliez plus !
– Pourquoi ?
– J’aurais pu vous ennuyer, vous paraître lourd.
– C’est moi qui vous ai appelé. Mais il est vrai qu’entre-temps j’aurais pu mourir.
– Oui, on peut mourir à chaque instant. Ça aurait pu tout aussi bien être moi ! On ne pense jamais assez à ces choses.
– Heureusement !
– Non, je n’aurais pas dû raccrocher. Mais j’avais besoin de reprendre un peu mes esprits et de boire un café. Et vous, l’avez-vous bu ?... Je n’aurais même pas pu vous retrouver. Quel est votre nom ?
– Bach !
– Comme le musicien ?
– Oui, mais Suzanne.
– Pourquoi voulez-vous mourir ?
– Vous devenez indiscret.
– Vous traversez une déception sentimentale ?
– Je ne vous ai jamais dit que je voulais, mais que j’allais mourir.
– Vous êtes malade ?
– Impudique avec ça, mais j’aime assez votre façon de réagir.
– Il faut que nous nous voyions. Le hasard n’existe pas. Si vous avez fait mon numéro, c’est parce que tout était déjà programmé. Notre rencontre couvait comme une braise parmi les têtes blanches du temps…
– Pourquoi blanches ?
– Parce que j’en suis. Je suis un de ces hommes que la vie a blanchi. J’ai moi aussi l’âge du monde.
– Déchirer, reprend-t-elle d’une voix angoissée, barrée de larmes contenues, briser une chaîne, qui n’en sera jamais qu’une de plus. Donner des ailes à l’illusion. Imaginer vos visions dans une soucoupe de porcelaine blanche, grimaçantes pour l’ultime sourire des barbelés. Confidence et clandestinité. Ah ! Ah ! Ah !
– Pourquoi dites-vous cela ?
– Parce que notre relation n’ira pas plus loin. Elle me suffit. Mais à vous, qu’est-ce qui vous fait si peur, ma mort ou la vôtre ?
– Le visage de la mort, qu’il ait mes traits ou les vôtres. Mais chaque chose en son temps. Avez-vous bu le café ou êtes-vous en train de le faire ?
– J’ai un cancer en phase terminale, j’ai quitté mon mari pour ne pas être vue ainsi et je suis seule, seule, seule.
Et sur ce cri, elle raccroche.
Martin reste muet, le combiné collé à l’oreille. Il respire avec peine, comme pour économiser son souffle. Le fil vient de se briser.
Elle a disparu dans l’obscurité la plus profonde de son système nerveux où son pilote affectif vient d’être haché, broyé.
Bien sûr il sait très bien qu’il y a une quantité effrayante de cancéreux et autres malades en sursis…Mais comme la plupart des gens, il se réfugie derrière les contingences de la vie pour oublier, et de temps à autre, cela lui explose au visage, et il reste là, hébété, surpris, abusé.
…Quelques instants plus tard, il sort peu à peu de sa léthargie et sent monter en lui un état de colère, de révolte et d’indignation.
Mais enfin que signifie cela, de se cacher pour mourir comme un suspect ? A-t-elle honte de sa mort ? …
Va-t-elle me rappeler ? Sans elle l’air de ma chambre m’asphyxie.
Il pose le téléphone, se sert un café et tourne, tourne en rond, marquant un arrêt à chaque fois qu’il passe devant la fenêtre, par laquelle il guette les prémices du jour prêt à poindre. Lentement, sans bruit, les ombres de la rue se grisent, s’éclairent. Le soleil n’est pas loin, enfoui derrière les collines dans le froid du petit jour, dans…
Un « dring » retentit cette fois beaucoup plus fort que les autres, parce que plus attendu…
– Allo ! Suzanne ?
– Oui, Martin Toussaint, c’est moi. Je vous ai gâché votre nuit. Je vous demande de bien vouloir me pardonner.
– Pourquoi avez-vous coupé ? Comment osez-vous dire de telles sottises ? J’ai tellement eu peur de ne plus vous entendre. Il y a très longtemps que je n’ai pas eu de nuit aussi folle. J’étais terrorisé à l’idée de vous perdre.
– Je suis là ! J’avais quelques sanglots coincés dans ma gorge qui me faisaient mal.
– Nous sommes tous en phase terminale. La différence c’est que vous, vous le savez. Donnez-moi votre adresse. Je veux vous rencontrer, pas pour ce que vous croyez, mais parce que je ne peux pas faire autrement. Vous comprenez, c’est comme l’envie pressante d’aller à la selle, je dois vous voir.
– C’est impossible.
– Pourquoi ?
– Je ne suis pas visible. Mes yeux sont gonflés et cernés, je suis dans mon lit en déshabillé négligé, dans peu de temps l’infirmière doit passer et puis,…et puis je n’ai plus de cheveux.
– Moi non plus.
– Je n’ai ni le droit, ni l’énergie de vous faire face.
– Votre seul droit c’est celui de vivre.
De nouveau plus aucun son, aucune parole. Soudain…, un désir fou, impatient, prend Suzanne d’assaut. L’envie de rencontrer enfin un membre des « autres » qui vienne la voir, non pas bardé de compassions humiliantes, mais paré d’une appétence démesurée de ses yeux. Un habitant du bout du monde qui souhaite mettre un visage sur sa voix. Mieux, son visage. Et elle, elle va s’offrir en une seule fois avec sa fièvre, ses doutes, ses flétrissures, sa vie qui depuis longtemps n’a pas été aussi vivante à une ombre qui, en ce moment même, s’extirpe de la nuit pour venir lui dire « Suzanne » et la prendre dans ses bras…
Oh ! Martin, si tu ne venais pas aujourd’hui, à cette heure, ce serait… ce serait toi la mort, dit-elle à voix basse.
– Laissez-moi le temps de faire un brin de toilette, d’enfiler une robe, de mettre mon chapeau et mes lunettes noires. J’habite rue de la Victoire au N°20, je vous attends.
– J’ai hâte de voir votre visage, de vous regarder dans les yeux. J’ai des roses tardives sur mon balcon. Elles ont bravé les premiers froids pour vous. Je vous les apporte.
Tout excité, Martin s’habille rapidement et s’en va comme pour un rendez-vous amoureux, les bras chargés de fleurs. Il descend les escaliers quatre à quatre, arrive sur le trottoir, repère sa voiture qui se trouve à trente mètres qu’il parcourt d’un trait, s’y engouffre et démarre sur les Chapes de roues.
Déjà le jour se lève vêtu d’une lumière blême, accompagnée d’un petit vent glacé. Il semble avoir beaucoup de chance : il prend le boulevard Michelet et devant lui à l’infini, tous les feux sont verts. Martin appuie sur l’accélérateur. Il entame une course avec l’heure. Il lui faut cueillir un sourire sur les lèvres de Suzanne avant que le jour n’ait recouvert toutes ses forces. Le matin est toujours une épreuve qu’il faut franchir. C’est le moment où les lumières s’éteignent, où les malades et les condamnés desserrent leur vigilance et s’apaisent avec l’intime conviction de sortir vainqueur d’un grand duel. Ils ont la sensation d’avoir gagné le crédit d’une longue journée et relâchent leur garde, détendent leurs muscles. Demain est toujours une reconquête. Mais ils savent aussi que la nuit prochaine viendra à nouveau tirailler leurs tripes, leur soutirer des lambeaux de confidences car toujours le doute ramènera son allure boiteuse dans les jardins du soir. Ils remettront une fois de plus tout en jeu, avec l’angoisse en prime.
Alors qu’il traverse le deuxième carrefour, un véhicule surgi de l’ombre, brûle le feu rouge et se jette sur lui comme un fauve sur sa proie. Les deux mécaniques s’encastrent dans un grand fracas de carrosserie avant de laisser retomber le vent frais qui hante l’orée du jour.
Dans cet amas de ferraille, Martin Toussaint, le regard immense sur le jour grandissant, avec les frissons de l’étonnement murmure : « Suzanne Bach, je ne verrai jamais ton petit crâne nu et tes yeux mouillés d’espoir ».
Martin doucement, sans vie, s’en va…
Marcel Baril, Mention Spéciale du Jury au Concours de la Nouvelle 2009
