Rubrique Les Mots Passants

« La solitude est très belle … quand on a près de soi quelqu’un à qui le dire ».Gustavo Adolfo Becquer Waterproof


Debout au milieu du couloir, elle est seule. Pourtant, il y a du monde, mais il n’y a qu’elle, elle le sait. Même si elle a mis fin à sa carrière internationale l’année dernière, toutes ces filles qui sont là près d’elle, à la regarder, ne lui arrivent pas à la cheville, elles sont transparentes, inexistantes.
Son pince-nez discrètement accroché à son maillot de bain, lequel a été dessiné spécialement pour elle, elle avance, appelée au micro pour intervenir avant son entrée en scène. Expliquer très brièvement qu’elle n’a plus ni entraîneur ni chorégraphe, qu’elle se laisse juste bercer par la musique parce qu’il n’y a qu’elle qui compte. Rendre le micro.
Elle n’écoute déjà plus ce qui se dit et ne voit toujours pas les dizaines de jeunes filles agglutinées au plus près de ce qu’il est possible pour l’admirer.
Elle se retourne, ferme les yeux et inspire.
Elle s’assoit au bord du bassin, replie le genou gauche contre sa poitrine, pose sa main gauche sur le sol, élève sa jambe droite vers le ciel le genou tout contre son oreille, la pointe de pied tirée à son paroxysme, et déroule doucement son bras droit. D’un coup, la musique jaillit, elle sourit, enfin. Elle regarde son public, se lève délicatement en articulant gracieusement ses bras effilés, et, dès que le violon se met à gronder, elle plonge.
Une douce sensation de plénitude l’envahit, comme toujours dès que l’eau vient l’embrasser. Le monde lui appartient, la musique la guide dans l’immensité du bassin, elle fait danser la piscine au rythme de Strauss, le public est conquis, évidemment.
Quand elle réapparaît subrepticement à la surface, elle peut sentir le regard béa des gens, elle peut entendre leurs sourires, elle est la sirène de sa discipline, depuis dix ans maintenant. Elle aimerait que jamais la musique ne s’arrête mais elle sait qu’au dernier coup du tambour il faudra sortir de l’eau, alors elle savoure chaque seconde passée sous la surface, chaque seconde de silence absolu et apaisant.
Le solo s’achève par une osmose irréprochable entre la sirène s’immergeant avec remous et fracas au rythme stressé du violon, et sa main droite marquée par des années de danse classique surgissant tel un lion hors de sa tanière à la dernière percussion du tambour. Voilà deux minutes trente de bonheur qui se sont écoulées en un éclair.
Sortir de l’eau, répondre aux applaudissements et dire un mot au micro à tous ces incultes du plaisir. Elle retraverse le couloir d’accès aux vestiaires bordé des mêmes jeunes filles admiratives et maintenant totalement intimidées par l’élégance de sa prestation.
Elle croise la chorégraphe de l’équipe de France, son ancienne chorégraphe. Celle-ci s’avance pour la féliciter.
Faire preuve de politesse et s’arrêter la saluer.
Elle ne voit pas la file d’admiratrices munies de papiers et de crayons qui attend un seul de ses regards pour demander un autographe. Aucune demoiselle n’ose l’interrompre dans sa conversation.
Les minutes passent et toujours aucun fan ne s’est désisté. Enfin, une pause dans le dialogue. Une jeune nageuse s’avance, le sourire aux lèvres. Notre star finit par concéder deux ou trois signatures puis se détourne, elle écoute le micro qui annonce le nouveau balai de l’équipe de France, en avant-première. Elle s’avance pour regarder.
Au bout de trente secondes, elle reprend la direction du vestiaire, le manque d’originalité et de technique a eu raison de son attention. De toute façon, elle n’a jamais ressenti la moindre émotion à regarder les autres évoluer : la natation synchronisée ça se vit avec le coeur, il n’y a que les novices pour l’apprécier avec les yeux.
Dans sa loge, sa mère l’attend déjà, la couvre de compliments sur sa prestation, sa tenue, son intervention, … comme toujours. Et comme toujours, elle n’y prête aucune attention : sa mère ne sachant pas nager, comment pourrait-elle comprendre la complexité, la prouesse artistique et l’harmonie parfaite avec le compositeur qu’il faut combiner pour arriver à un tel résultat, au meilleur résultat ?
Sa mère n’a fait que deux choses bien dans sa vie :
- prendre un amant et du fait, l’envoyer en cours de danse trois fois par semaine,
- et prendre un deuxième amant et l’inscrire à la piscine les deux autres soirs restants.
Fallait-il la remercier pour autant ?
Pas la peine, opiner à chaque maudit compliment était plus que suffisant.
Pendant que sa mère parle toute seule, elle se démaquille et pense à sa journée de demain.
Le maire de Naples a dû, pour qu’elle accepte de participer à ce meeting européen, se plier à sa seule exigence : la laisser disposer de la piscine olympique pour le temps qu’elle voudrait et ce, à compter de demain !
Elle ne pensait plus qu’à ce rendez-vous galant avec le bassin : enfin quelqu’un d’intéressant. Elle prétexta la fatigue pour renvoyer sa mère à son hôtel en promettant de la voir le lendemain… foutaise !
Son sac sur le dos, vêtue d’un simple survêtement gris, elle se fraya un chemin à travers la horde de fans inondant la sortie de la piscine.
Faire un signe de la main pour saluer les visiteurs.
Elle monta dans le taxi qui l’attendait pour la raccompagner à l’hôtel.
A l’accueil, elle demanda à ce que le masseur vienne pour 19h00 précises.
Elle prit une interminable douche, comme à l’accoutumée, s’enroula dans son peignoir et alluma la télévision sans regarder ce qu’il s’y passait.
Elle s’assit sur le lit pour se revernir les ongles.
Quand elle entendit Strauss elle leva la tête, on passait un extrait de son solo libre. Elle regarda et apprécia l’occupation de l’espace, se félicita de sa chorégraphie et des difficultés exécutées. Elle eut terriblement envie d’être dans la piscine. Le présentateur enchaîna sur les gros titres de l’actualité, elle coupa le son et continua de peindre ses orteils.
On frappa à la porte. Le masseur.
Une table de professionnel fut installée en quelques minutes par le personnel de l’Hôtel. Elle s’y allongea tout en donnant ses directives de massage eu égard à certaines zones musculaires qu’il convenait de privilégier.
Elle avait une plastique parfaite grâce à toutes ces heures d’entraînement, de danse et d’étirement. Elle se laissa aller sous la pression des mains du spécialiste pendant plus d’une heure. Cette préparation était nécessaire pour affronter sa journée du lendemain, ses muscles devaient être détendus, prêts à l’épauler dans sa technique et sa recherche perpétuelle de la perfection artistique.
Quand l’employé repartit avec tout son matériel, elle enfila une vieille robe noire aux bretelles argentées, se maquilla légèrement, mis ses escarpins et alla dîner, dans un endroit calme, réservé à son intention.
Dîner seule n’était pas un problème pour elle. Personne n’était assez intéressant à son goût car, force était de constater que chaque conversation avec un être humain tournait autour de considérations futiles sur lesquelles il y avait toujours à redire. Les gens ne savaient pas apprécier ce que leur offrait la vie et cela la gênait énormément. Elle avait donc choisi de ne côtoyer personne afin que jamais elle ne soit déçue. Cela fonctionnait à merveille. Sa famille et ses amis proches étaient la piscine, la musique et la danse. Il n’y avait jamais de dispute ni de discussion stérile, encore moins d’hypocrisie et de trahison, elle contrôlait tout et tout marchait au pas.
Le repas terminé, elle monta se coucher, excitée par la journée qui l’attendait. Voilà maintenant cinq ans qu’on ne lui avait accordé l’honneur d’un tête-à-tête avec le bassin olympique, elle ne devait décevoir son partenaire pour rien au monde. C’était demain, déjà demain.
Elle vérifia son sac à dos pour la énième fois, sac qui contenait les mêmes accessoires depuis quinze ans : maillots de bain, pince-nez, CD, maquillage waterproof, épingles et filet à chignon, vaseline, serviette de bain, gel douche, bouteille d’eau sucrée, abricots secs.
Elle sortit de l’Hôtel par derrière pour éviter les groupies, elle monta dans un taxi lequel la déposa devant la piscine. Incognito sous sa casquette, elle entra dans ce lieu de bien-être intense. Elle inspira un grand coup comme avant de plonger, l’odeur de chlore qui lui était si familière venait ajouter à son bonheur intérieur, tout comme la vue de cette étendue d’eau, ouverte sur le ciel de Naples.
Le gardien s’avança, lui demanda de dédicacer un poster des championnats d’Europe de 1997 pour son neveu qui était un de ses plus grands fans, puis il se confondit en excuses et lui donna les clés du sanctuaire ainsi que son numéro de téléphone car il devait malheureusement s’absenter quelques heures, il espérait que cela ne la dérangeait pas.
Bien sûr qu’il pouvait disparaître ! Qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire à elle ?
Son portable sonna, c’était sa mère. Elle ne répondrait pas. Elle regarda le gardien quitter les lieux, savourant à l’avance ce désormais véritable tête-à-tête aquatique.
Elle se dirigea vers les vestiaires tout en écoutant son répondeur. Non, elle n’avait pas envie de faire les boutiques à Naples, non elle ne déjeunerait pas avec sa mère, elle ne voulait pas la voir ! Elle avait envie de nager, de danser, de jouir de son corps plongé dans cette eau enivrante, elle avait besoin de se retrouver… seule.
Elle se prépara comme pour un gala car il lui fallait toujours être belle pour l’eau. Elle lui était reconnaissante d’être là pour elle, de lui procurer le seul plaisir de sa vie et elle devait le lui prouver à chaque rencontre.
Elle descendit les escaliers, traversa le couloir emprunté la veille et identiquement vide à ses yeux, alla jusqu’à la sono pour déposer deux symphonies grandioses dans l’appareil.
Ce serait d’abord l’autrichien Mahler qui serait à ses côtés, puis il s’effacerait pour laisser place au Tchécoslovaque Dvorak qui ne jouerait lui aussi que pour elle.
Elle eut le temps de contempler le bassin, de se saisir de cet instant magique qui précède le grand frisson de l’immersion dans le vrai monde, dans le monde vrai. Elle n’hésita pas une seconde à se jeter dans la foule bleue, le sourire aux lèvres, le visage éclairé par cette joie retrouvée.
La musique résonna. Au fur et à mesure que l’archet s’activait, les coups de tambours battaient la mesure et la trompette s’effaçait lentement. Elle vivait la musique et la musique vivait en elle.
Elle enchaînait les figures et les chorégraphies, sa tête idéalement placée, ses bras merveilleusement dirigés par ses partenaires.
Elle disparut sous l’eau pour en ressortir tel un bouchon de champagne, en même temps que le violon rendait son dernier souffle. Quel final ! Mahler avait terminé de la faire virevolter.
Elle adorait ses invitations-là, chaque fois plus envoûtantes que les précédentes. C’était magique.
Elle regagna le bord de la piscine, s’assit pour contempler l’eau s’apaiser après de tels efforts. Antonin Dvorak ne lui octroyait que trois minutes avant de prendre les commandes de sa vie, avant de lui prendre son âme, alors elle jeta un œil sur les gradins vides, et leva la tête vers cet infini espace bleu qui la recouvrait. Elle sourit. Cette ouverture sur la beauté et la simplicité du ciel était un réel complice de l’harmonie qu’elle réussissait à créer avec l’eau en ce jour. Elle replongea, se positionna au milieu du bassin, son air préféré allait retentir dans l’immensité du monde.
Le violon avait toujours été son meilleur ami. Il était à la fois capable d’une douceur apaisante et d’une rudesse saisissante quand il le fallait, et, à lui seul, il parvenait à transmettre le message du compositeur de la meilleure manière qui soit, avec une franchise sans pareille. Là, il s’agissait d’un extrait de la neuvième symphonie, l’apogée de l’histoire. Pour la dernière figure du solo, il fallait exécuter une spirale en basculant son corps à 180°, n’en dévoilant qu’une moitié à partir des hanches, les jambes devaient être tendues et serrées, les pointes de pieds tirées, puis il fallait effectuer deux vrilles complètes. Elle devait poursuivre par une descente verticale en tournoyant au rythme effréné du violon, se retourner sous l’eau et se propulser à la surface, les bras en couronne, comme une ballerine, aux derniers sons des tambours.
Une fois le tourbillon de jambes rendu invisible, la force lui manqua pour refaire surface, ou plutôt, les raisons de refaire surface lui manquèrent, car, quand la musique se serait tue, il faudrait sortir de l’eau et quand la journée serait terminée, il faudrait rentrer à l’Hôtel puis chez elle et de nouveau tenter d’échapper à cette vie de star qui l’étouffait, qui l’empêchait de respirer.
Peut-être, elle dit bien peut-être, que si quelqu’un avait su vivre la musique et le balai aquatique comme elle, que si quelqu’un avait compris et partagé le travail fourni pour arriver au sommet du succès, alors peut-être que sa vie à la surface aurait été différente. Différente…oui, mais cela ne voulait pas dire meilleure, c’était bien cela le problème.
Alors, l’humanité de l’eau s’était imposée d’elle-même. Elle s’était emparée de son corps et la pénétrait avec une douceur extrême jusqu’au plaisir ultime. Elle n’était plus seule.
Elle ne put entendre son compositeur favori diriger les dernières notes de sa neuvième symphonie, lesquelles retentirent sans limite spatiale, au-dessus d’une eau scintillante et d’une platitude inévitablement retrouvée.
Le solo était bel et bien terminé et au loin, on pouvait entendre le monde applaudir.

Agnès FARRUGIA de la Réunion  Mention Spéciale au Concours de la Nouvelle 2009

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